J'ai couru comme dans un rêve

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du 5 au 27 Avril
  • Compagnie Les Sans Cou
  • MIse en scène Igor Mendjisky
  • Avec Clément Aubert, Romain Cottard, Paul Janson, Eléonore Joncquez ou Camille Cottin, Arnaud Pfeiffer, Esther Van Den Driessche et Frédéric Van Den Driessche
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Il faut du temps pour estomper le choc d »une pièce reçue en pleine face. Et J »ai couru comme dans un rêve, qui tente de s »approcher de la folie furieuse d »un réel dramatique pour vous bousculer, est l »un de ces spectacles. Frontal est le mot qui résumerait l »impression étrange créée par ce spectacle, où le choc de l »annonce déclenche la nécessité de l »action dramatique. Nécessité devient urgence, nécessité devient folie de vivre au rythme effréné et joue ainsi avec le sublime inquiétant de sa ressemblance avec l »existence du théâtre.

Deux histoires sur une seule et même scène. Celle d »un homme qui est sur le point de mourir, atteint d »une tumeur foudroyante ; et celle de celui qui écrit cette histoire, mais qui aussi, la met en scène.

 

SHOT DE DRAME.

 

En résumant les choses ainsi, la fin d »une vie équivaut à la fuite en avant ou le saut de l »ange du drame. S »ils ne sont pas posés sur un même plan d »égalité, la vie et le théâtre sont, quoiqu »il en soit ici, indubitablement liés.

Réalité fantasmée par l »illusion dramatique ? Plus que cela. La pièce sonne le gong du méta-théâtral dès le premier quart d »heure, mais elle va plus loin.

L »illusion théâtrale prend fin dans la méta-théâtralité et dans la construction de situations dramatiques, d »images scéniques toutes plus surprenantes les unes que les autres qui jouent sur les différents genres théâtraux ou même cinématographiques. C »est ici que la dramaturgie du spectacle revêt sa virtuosité. Toute situation est l »échappatoire de la précédente et la folie des images qui nous sont présentées s »approchent de la structure flottante et irréductible du rêve. Le cinéma s »intéresse de manière constante à cette difficulté du rêve comme représentation de soi mais aussi comme structure de création. Les films de Michel Gondry sont une illustration de cette création à partir du rêve ou de l »inconscient au travail, tout particulièrement avec la fuite en avant d »Eternal Sunshine of the Spotless Mind dans lequel le personnage essaie de cacher son ancienne petite amie dans les replis de son inconscient, alors même qu »il est en train de subir une opération pour qu »elle soit effacée de sa mémoire.

Dans Eternal Sunshine of The Spotless Mind ou dans cette création des Sans cou, il y a cette tentative débridée de retenir une forme qui se délite, par les moyens de la création dans le souvenir ou l »imaginaire. J »ai couru comme dans un rêve devient forme de survie par le théâtre.

 

UN RÊVE ?

 

C »est comme si nous étions la personne embarquée dans le rêve d »un autre, mais aussi comme si ce rêve résonnait étrangement en nous. Dans J »ai couru comme dans un rêve, une impression chronique se crée en le spectateur, celle d »avoir un temps de retard sur l »ensemble, d »être dépassé. Ce spectacle est problématique en cela que le plaisir d »être dépassé par le rêve d »un autre devient en filigrane, l »angoissante image d »un chemin dont on ne peut s »échapper, nous spectateurs. Métaphore théâtrale de la mort ? Sans doute.

 

J »ai couru comme dans un rêve fait de la scène le lieu d »une expression artistique dans lequel le théâtre rejoint la vie, puisque tous deux sont récits d »une fin, inévitable. C »est là où le méta-théâtral touche ou se montre en force, là où la forme même du théâtre rejoint cette notion d »essentiel ou d »essence qui fait vibrer, peut-être à outrance, notre corde casino online sensible, mais aussi notre voix humaine rapprochée de celle du comédien. La voix de l »acteur raconte une situation qui ne peut avoir d »autre issue qu »une fin : triste destin de la scène, à la manière d »Hamlet ou de Macbeth auxquels la pièce fait explicitement référence. La séquence du monologue de Martin est le parfait exemple fulgurant et poignant de cette élan vital du théâtre et de l »homme face à sa mort imminente. Dans ce passage particulier, ils injectent du dramatique dans l »existence même, nous laissant dans la nécessité de vivre le spectacle dans cet écart: de vivre dans l »illusion théâtrale pour parler de la vie. Mélanger le théâtre et la vie résonne aussi dans la présence du spectateur qui, au cœur de l »action ne peut répondre que par la frontalité du présent qu »il est en train de partager avec la représentation théâtrale et les personnages/comédiens qui la construisent. Que devons nous voir de la vie, ou du théâtre puisque les deux sont liés jusqu »au dernier souffle ? Le drame prend-il trop de place dans ce spectacle ? Les questions restent ouvertes, mais la fin semble donner une once de réponse puisque dire un monologue reprenant, dans un jeu beaucoup plus en retrait, les vraies valeurs d »une vie en déperdition, revient à faire du présent théâtral le lieu d »un discours sur le présent du réel, avec toutes les guillemets, l »ambivalence et les nuances que cela sous-tend.

 

Jubilatoire et exaltant dans la forme, le fond de J »ai couru comme dans un rêve est plus angoissant et bouleversant que les larmes qui coulent sur les joues des spectateurs à la fin du spectacle. Mais la force de ce spectacle, est peut-être à lire dans cette acceptation, pour suivre la veine shakespearienne du spectacle, celle de la légèreté nécessaire du drame qui ne serait que le bouffon magistral d »un Roi-Vie.

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