Ivanov Re/Mix

Théâtre de Vanves

  • Date Du 2 au 13 avril 2013
  • D'après Anton Tchekhov
  • Mise en scène Armel Roussel
  • Avec Selma Alaoui, Arnaud Anson, Yoann Blanc, Lucie Debay, Philippe Grand’Henry, Julien Jaillot, Nathalie Mellinger, Nicolas Luçon, Vincent Minne, Armel Roussel, Sophie Sénécaut, Uiko Watanabe
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Après Ivanov Re/Mix la dernière chose que vous aurez envie de faire c’est d’écrire une critique. Imaginez que vous avez passé une nuit folle, aux mille et une aventures et que le lendemain on vous réveille et on vous demande de coucher sur le papier une analyse de ce que vous venez de vivre.

Car oui, en effet, l’équipe d’Armel Roussel, ce joyeux renégat, s’attèle pour vous enlever une bonne partie de votre cynique posture de spectateur et vous pousser sur le plateau.

C’est dès l’entrée que le spectateur a besoin d’ajuster ses verres déformants et ses habitudes d’assise et d’écoute. On est littéralement sur la scène et ce avec un verre de vodka à la main.

Et ce plateau c’est un pas-grand-chose-théâtral : quelques planches qui dans un premier temps nous rappellent les clôtures en bois de la campagne russe, un lit en fer forgé déglingué sur lequel Ivanov, joué par le très delonesque Nicolas Luçon, passe le début du spectacle dans une rêverie qui ne semble pas très optimiste.

 

L’histoire, on la connaît : Nikolaï Ivanov, fonctionnaire, lové dans un immobilisme qui n’a d’égal que l’ennui de l’hiver russe à la campagne, fait face à un monde qui s’écroule. Sa femme est très malade, il ne l’aime plus, il n’a plus d’argent, il a des dettes, des pique-assiettes, des amourettes. Et à la fin il se suicide.

De cette magnifique trame tchékhovienne, le metteur en scène fait une fresque très actuelle, interpelle la jeunesse, chante le désespoir, se permet des ajouts, des suppressions mais reste dans le ton du maître russe. Donc une adaptation mais qui, et on les compte sur les doigts d’une main, n’est pas une farce vulgarisante sortie du cerveau d’un enième metteur en scène qui veut comprendre Hamlet.

 

Les verres de vodka, qui font office d’acte de mariage entre le plateau et le public, sont à nouveau distribués pendant que s’élabore le décor de ce spectacle magnifique. La première partie qui correspond aux actes I, II, III du texte, donne à voir dans toute sa splendeur ce point de rencontre qui existe dans toutes les pièces de Tchekhov et qui est souvent représenté par un salon, un jardin (dans lequel on attend le train), comme dans Partition inachevée pour piano mécanique de Mikhalkov. Chez Roussel, les personnages du drame gravitent autour d’Ivanov mais leurs mouvements sont tellement amples que le personnage principal n’est pas toujours au premier plan. Cela participe encore du fait que nous sommes sur le plateau, comme dans un appartement privé, dans une soirée, la tête suit puis abandonne les paroles et les mouvements des uns pour en suivre d’autres. Et l’on se rend compte que Roussel opère un réel tour de force en ne misant pas tout sur Ivanov – eh oui, Ivanov selon Tchekhov c’est Dupont, eh oui, tous les personnages du drame sont comme lui : misérables, vils, névrosés.

 

A fur et à mesure que le spectacle avance, on tremble presque de peur devant l’idée que l’équipe d’[e]utopia3 pourrait commettre une erreur. Que voulez-vous, nous sommes comme Sasha/Lucie, nous nous prenons d’amour pour ces pauvres bougres. Et non, ils nous emmènent encore plus loin. L’anniversaire de Sasha est une jouissance pure pour le public. On découvre Lebedev, ce magnifique pantouflard, Zinaïda Savichna, qui nous menace à coup d’apéricubes, une Sasha, enfant gâtée re(belle). La vieille dame Advotia Nazarovna est jouée par une Japonaise (la terrible Uiko Watanabe) qui vocifère, traduite par le pique assiette des Lebedev (version [e]utopia3 : un playboy californien ou un hipster berlinois, au choix) avec des soutitres en carton.

 

Mais il ne faut pas croire que Roussel nous en met plein la vue, plein les oreilles et plein le gosier dans une entreprise de cabotinage. Si on est sur le plateau ce n’est pas parce qu’il veut nous séduire mais parce que la vie d’Ivanov c’est la notre bien sûr. Quand Nicolas Luçon s’est mis à chanter France Culture d’Arnaud Fleurent-Didier, mon voisin a réprimé un sanglot.

 

Anna Pétrovna meurt et le goût d’amertume (et l’odeur de crêpes cramées) qui accompagne la chute fulgurante d’Ivanov nous rappelle toute la force du drame. En rendant hommage à ce jeune homme qui commence la carrière en réécrivant une comédie qui a mal tourné, Roussel propose les deux versions du mariage entre Ivanov et Sasha. Le tout ressemble à un Buster Keaton, cinéma muet et lèvres bleues. Les deux fins se jouent pendant qu’on est aspergé de fausse neige. Dans la version comédie, il meurt. Dans la version drame, il se tue.

 

Ivanov Re/Mix est une expérience. De théâtre certes mais une expérience à vivre.

 

 

 

 

 

 

 

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