Les témoins

Autres théâtres

  • Date Du 22 au 24 Mars

 

Les Témoins pose avant tout la question du média : à savoir, qui nous raconte le monde, ou, plus précisément, comment nous le raconte-t-on? Cette création se déroule dans un incessant et agréable mouvement de va-et-vient entre le spectacle et son analyse, les mises en situation humoristiques et les bribes de témoignages très impressionnants sur les faits d’actualité majeure de ces trois dernières années. En montrant la fabrique de ses propres artifices, le spectacle met en perspective le produit fini, le spectacle médiatique, qu’il veut dénoncer. Les spectateurs se retrouvent en état d’analyser, d’ouvrir leur sensibilité et leur intelligence.

 

Avant que le spectacle commence, on nous invite à compléter et à remettre à l’accueil un questionnaire à partir duquel nous sommes assignés à l’un des trois parcours mis en place par la compagnie pour découvrir de façons différentes le spectacle. Certains, pourvus de casques audio, sont ainsi amenés à voyager dans le théâtre et autour de l’espace scénique principal. D’autres, dont je faisais partie, restent sous une tente blanche, qui peut évoquer une grotte platonicienne ou un tube cathodique. La tente s’ouvre parfois sur une scène de théâtre ; elle se referme et on projette sur sa surface des images de journaux télévisés ; puis on mêle le spectacle vivant et l’image télévisée, pour que le spectateur ne ferme jamais son écoute, qu’il ne tombe jamais dans l’habitude ou la passivité.

 

Les morceaux de journaux et d’interventions politiques sont souvent choisis avec humour, comme cette très étonnante intervention de Dominique Strauss-Kahn à la télévision tunisienne, vantant la stabilité de l’économie et la bonne gouvernance de Ben Ali seulement quelques mois avant le déclenchement de la Révolution. Mais si le spectacle est souvent léger, c’est aussi pour mettre en valeur des moments plus graves : on assiste par exemple à des lectures de témoignages, stupéfiants, sur la violence de la police secrète égyptienne. On assiste à une scène de détresse où une jeune femme tente de sauver son ami touché par un projectile lancé par la police dans une manifestation en Tunisie. Les scènes sont jouées, puis aussitôt déjouées, questionnées, rendues vivantes par des interventions ou des bourdes (programmées mais jouées de manière très fraîches) d’acteurs.

Les révolutions arabes et leur formidable potentiel d’utopie irriguent le spectacle, mais les artistes ne tombent pas dans le rêve béat. Ils peuvent même parler de cet auto-héroïsme que nous procure à bas prix la société du spectacle. Cette croyance en un égo justicier venu sauver le monde trouve sa réalisation dans un moment hilarant, où un acteur déguisé en Spiderman produit lui-même les cris de la foule en délire, avant de se noyer sous une montagne de briques en carton.

 

La volonté est donc de questionner la société et son fonctionnement, traiter l’information, mais pour de vrai et par tous. Il s’agit aussi de relier les artistes et autres acteurs de la société, les adultes accomplis et les enfants qui apprennent à mieux lire la télévision. La compagnie a, pour ce spectacle, travaillé avec un collège, dont quelques représentants décalés et sympathiques viennent se mêler à nous pour la scène finale de prise d’otages, archétype de la situation qui provoque l’hystérie médiatique.

Mais cette volonté de transmettre, d’analyser, d’apprendre, flirte parfois avec le didactisme. Certains moments du spectacle sont aussi le produit de pensées dont on a l’habitude, une conscience de bien faire, qui peut à terme, freiner le questionnement. Il y a bien sûr des moments de mise en question de l’éthique des acteurs eux-mêmes ; mais on n’y croit pas toujours, cet exercice autocritique n’est peut-être pas très utile au spectacle. Au-delà de cette réserve, on peut louer la volonté, la clarté et la ténacité de cette compagnie à bâtir un espace d’utopie, à ne pas baisser les bras dans cette période incertaine. La question est posée d’un des rôles que le théâtre peut jouer dans la société, à savoir, devenir à son tour un média.

 

Et si le théâtre doit devenir ce nouveau média, on peut espérer que le fait qu’il ne rapporte pas d’argent mais seulement (!) du lien humain, le préservera de dérives trop importantes, et le laissera ancré dans l’utopie.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *