Fantaisies militaires : deux adaptations de « Macbeth »

Autres théâtres

  • Date Janvier - Février 2013
  • Macbeth Kanaval : Mise en scène de Pascale Nandillon, assistée de Aliénor de Mezamat
  • L'odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux : Mise en scène de Philippe Ulysse
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Certaines idées, certaines intuitions circulent parfois à l’identique dans des spectacles que tout semble opposer. C’est le cas dans ces deux adaptations pourtant très distinctes de Macbeth de Shakespeare : dans l’une comme dans l’autre, les metteurs en scène font planer la voix lointaine et folle du Colonel Kurtz d’Apocalyse Now. Une curieuse intuition a priori, tant on est habitué à relier Macbeth à la problématique du pouvoir et du désir, sans jamais le relier à la thématique de la guerre.

 

Dans les deux spectacles, ce colonel emporté par son ambition, et qui finit par se prendre pour un dieu, questionne les personnages dans chacune de leurs actions. Il élargit la question du pouvoir à celle de la violence : un mouvement plus souterrain, un ordre du monde qui dépasse de loin les ambitions humaines.

 

 Macbeth Kanaval

 

Dans Macbeth Kanaval, la voix circule comme le souvenir d’un mauvais rêve qui voile le réel. Elle relie les tableaux, menaçante, lancinante, c’est une voix qu’on ne comprend pas tout d’abord, qui s’éloigne puis se rapproche, comme un filon ténu que Pascale Nandillon ne force jamais à voir la lumière : ainsi l’or se protège-t-il du soleil, et brille, seul et fort, dans sa propre nuit.

L’esthétique de ce Macbeth Kanaval, ce pourrait être l’aventure du tournage d’un film, celui d’Apocalypse Now, par exemple, qui faillit ne jamais voir le jour, enchaînant les catastrophes humaines et les colères de la nature. Ce pourrait aussi être le film que le général Macbeth construit dans son esprit pour justifier son crime. C’est une esthétique héroïque, ancienne, asiatique, faite de morceaux collés d’images, de matières. Des films en noir et blanc de Kurosawa passent et repassent comme des mantras, des gramophones crachent des discours. Les personnages se changent et se maquillent à vue, pris peu à peu dans la folie d’une histoire qu’ils croyaient maîtriser, fous d’avoir cru à leur propre héroïsme. L’histoire que les personnages se racontent, n’est qu’un prélude à un dénouement beaucoup plus grands qu’eux.

 

Et c’est à la fin que la voix du colonel Kurtz sort triomphalement de terre, éclatant à la vue de Macbeth en la personne d’un ennemi venu pour le renverser. Mais cette voix, ce n’est pas une personne, ce n’est pas un destin humain, c’est la voix même de la bataille et des mouvements secrets du monde, qu’on pourrait relier peut-être aux mouvements de la forêt humaine qui apparaît en haut de la colline, donnant ainsi raison à la prédiction des trois sorcières. La fin est terrible, la déchéance totale, et Macbeth, passé au fil du spectacle de héros de Kurosawa à clown sordide, se voit obliger de jouer, pathétiquement, sa dernière scène. Il se soumet finalement à l’histoire qu’on a raconté pour lui. Il en découvre le dénouement avec horreur. C’est à cela qu’est réduit son héroïsme : le courage est finalement obligé de prendre un masque de clown pour s’exprimer. La fin de Macbeth explose comme un soleil noir.

 

 L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux

 

Dans l’adaptation de Philippe Ulysse, c’est la figure du père qui semble d’avantage questionnée. Et le crime, commis par le général Macbeth, (crime non-assumé, faut-il le rappeler), pourrait traduire la volonté du fils de se débarrasser de la figure haïe et aimée, pour devenir héros lui-même, sans jamais y parvenir. Mais c’est aussi de l’acte de faire dire, de faire témoigner qu’il s’agit dans le spectacle, ou peut-être de son impossibilité. Il y a des faux-disants, des chanteurs qui ne chantent rien, des paroles déconnectées de ce qu’elles ne pourraient de toute façon pas raconter, car l’horreur de la guerre est intransmissible.

 

Comme dans Macbeth Kanaval, le texte de Shakespeare est mis en relation avec d’autres : ici ce sont des bribes de témoignages de la guerre d’Algérie, une mise en perspective avec le conflit moderne d’Ex-Yougoslavie. On parle des massacres, les génocides très récents, d’Europe de l’Est ou du Rwanda, qui ne sont parvenus à notre conscience que sous forme d’histoires hollywoodiennes. Le spectacle pose la question du passé de beaucoup de nos parents et de l’actualité de ceux qui à leur tour deviendront des mystères aux yeux de leurs enfants. On comprend que d’autres non-dits s’accumulent dans les conflits actuels et leurs (fausses) (bonnes) raisons. La grande poubelle de l’inconscient est masquée par la société du spectacle. Le témoignage est condamné à la fausseté, car dire vraiment, voir vraiment, ce serait se menacer soi-même de folie ?

 

Les images fortes et les bonnes idées se succèdent, dans une esthétique contemporaine de tours de chants télévisés dérisoires et de bungalows rutilants prêts à être mangés par la crise des subprimes. La catastrophe rôde, on s’en délecte d’avance. Mais curieusement, ces bonnes idées ne jouent pas ensemble : il manque cette ombre qui éclate dans Macbeth Kanaval. C’est comme si le fait même que le mystère de la guerre soit incarné dans la figure du père, réduisait à néant les tentatives pour exprimer la part d’ombre du sujet.

Car le colonel-roi-père est là, encore, intimidant, dépositaire du secret ; il force Macbeth au respect presque malgré lui, et le mystère, exposé ici en plein jour, ne résiste pas à la lumière : il se protège, il se venge en condamnant le spectacle à une certaine impuissance narrative. Et le colonel Kurtz repart, laissant le spectacle dans le désarroi, sans véritable fil conducteur. On peut le regretter, car tout est réuni pour que cette tentative soit une réussite, avec des interprètes à la hauteur de cette ambition, un décor remarquable par sa beauté et son actualité, une volonté très forte et lisible du metteur en scène.

 

Mais les acteurs sont perdus dans le dispositif, ils tentent de saisir les morceaux épars, les bouts de textes, de sons et d’images pour les relier entre eux. Ils n’y parviennent pas, car il manque au spectacle le mouvement de fond qui soutiendrait une véritable dramaturgie. Le mystère est présent, pourtant, mais le filon ne parvient jamais à se laisser deviner. Peut-être y’a-t-il trop de respect pour le sujet. Ou trop de lumière.

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