La mort de Marguerite Duras

Autres théâtres

  • Date jusqu'au 24 Avril 2013

          Spark n’hésitait pas à l’affirmer chez Musset: écrire ses rêves est encore le moyen le plus sûr qu’il nous reste pour désopiler la misanthropie et amortir l’imagination. Si le narrateur de la pièce d’Eduardo Pavloski ne délire pas, s’il ne se raconte pas par sursauts de visage boursoufflé et de rires osés, si, en définitive, il n’explose pas au langage, alors il implosera au naufrage et mourra au désespoir. C’est que la fenêtre ouverte sur le vide de la parole – sur « le vide qu’il y a entre les lettres » – donne envie de sauter. L’ultimatum est donc posé: dire ou mourir, parler pour ne pas sombrer. Et puisqu’il faut vivre, on va langager. De quoi? D’une mouche, par exemple, d’une mouche sur un mur, qui picore du vide pur. 3h18, elle cesse de battre des ailes: Marguerite Duras meurt ce soir.

         

Le gris était presque parfait

         

         La pièce se présente grise. Gris les cinq ou six paravents qui avec une boîte noire constituent le seul décor, gris les cheveux de Jean-Paul Sermadiras, gris le mélange de blanc et de noir dont il est vêtu, gris le plafond de la Manufacture des Abesses, grise l’humeur, gris le temps, gris le blanc des yeux, gris minimal, gris, gris, gris. Il ne manquerait plus qu’un exemplaire de Fifty Shades of Grey traine dans le sac du voisin. A priori, donc, le gris est presque parfait. La pièce commence comme chez Beckett, par la mort, c’est à dire par une fin de partie irrémédiable. On connait le refrain: ça commence là où tout est déjà fini et ne s’apprête qu’à nous finir davantage. Désespoir forcené, donc, au sein duquel le rire ne saurait qu’être mourant. La voix de Jean-Paul Sermadiras est grave comme le décès d’une mouche, grave comme un suicide qu’on commet parce qu’on a « trop conscience de soi-même », grave comme un apprenti-boxeur qui se fait buter. « La seule chose que j’admire c’est l’intensité du désespoir, moment sublime entre tous ». La sombreur du comédien fait écho aux murmures enregistrés qui le cernent. Tout va mâl(e) dans la première partie de cette pièce: des souvenirs teintés d’amertume, des mains piégées dans des bandages, des expressions faciales qui disent la plainte et la déception. Jean-Paul Sermadiras commencerait presque à correspondre à son cliché et à nous lasser à force de restituer ses souvenirs sans bouger, avec cet arrière-goût de renoncement qu’il emprunte même pour raconter « qu’il y a aussi de bonnes choses« . En définitive, ce serait le syndrome « gris à tout prix » des récentes mises-en-scènes de Beckett (Fin de partie à l’Odéon, Premier amour au Théâtre de l’Atelier) qui se propagerait: à force de farfouiller l’amer lucidité, on manquerait la joie et, par là même, la complexité.

         

La montée des couleurs

 

         Mais il faut laisser le temps au temps et Jean-Paul Sermadiras, dirigé par Bertrand Marcos, infirme radicalement nos méfiances dans la seconde partie de la pièce. La mort de Marguerite Duras est une de ces toiles qui ne s’envisagent que progressivement. A mesure que le paysage mémoriel du narrateur se montre, on comprend que les couleurs n’en sont pas absentes: seulement, elles arrivent par vagues de sueur. D’abord le rouge, celui du visage de Sermadiras qui s’enthousiasme à nous raconter ses premiers essais pour devenir comédien. Ensuite le rose, qui ressuscite l’émoi de son pénis, quand la jeune fille qui en est la cause n’en a que pour son dentier. Enfin le bleu, le vert, l’ocre: le mélange étrange correspondant à la relation que l’homme lassé entretient avec une certaine Aristo-bula. Ici, le monologue se pique de dialoguer, la voix de Jean-Paul Sermadiras rencontre celle, éthérée ex-nihilo, d’Anouk Grimberg et touche alors de la pointe des doigts (sous bandage) à une beauté fragile. Le délire du narrateur se fait arc-en-ciel, dont la corde sensible de Jean-Paul Sermadiras en suit scrupuleusement le cours pour atteindre l’étincelle brève et piquante de la folie. A la toute fin du spectacle, le fol désespéré se souvient de sa mort à venir. Une goûte creuse une rigole sur son visage. Un fil. Tremblement. Puis des rires hystériques – les siens, ceux du monde qu’il porte en lui – s’échappent finalement de sa mâchoire. Convulsion dernière; joie; trépas. Finalement, c’est alors qu’elle connait sa première véritable joie que Marguerite Duras – la mouche et l’homme tout à la fois – meurt, à 3h18, cette après-soirée là.

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