En découdre (un rêve grec)

Théâtre de Vanves

  • Date 7 mars 2013

C’est l’humour qui domine chez Gaëlle Bourges, et la spontanéité, la perspicacité, la conceptualité. En découdre (un rêve grec) se présente un peu comme un hommage à l’immense héritage du patrimoine grec face à la crise européenne.

 

Quand elle entre sur scène vêtue de bleu pour entamer une conférence sur l’Europe de la crise, la tonalité est donnée, le sourire orne toutes les bouches dans les gradins. Assise derrière un bureau avec pour tous assistants un micro et un mac(intosh), la chorégraphe parle de la crise, plus particulièrement de la Grèce dont elle retrace les origines artistiques qui influencèrent notre civilisation européenne. Des bancs de Sciences Politiques, on se retrouve soudain sur les bancs de l’École du Louvre en cours d’Art de l’Antiquité Grecque et de Peinture Renaissance. Car, dit-elle, sans mythologie grecque, il n’y aurait « pas de Mallarmé (Stéphane), pas de Debussy (Claude), ni de Nijinski (Vaslav) ». Elle présente ensuite ses quatre danseurs dont trois sont absents, conséquence directe de la crise (grecque). La danseuse Marianne Chargois s’installe seule sur le plateau, pendant que Gaëlle Bourges présente les absents, passant des enregistrement de leurs voix, décrivant leurs mouvements de danse : on imagine. On pallie au manque par les mots, l’imaginaire, le sourire. Loin d’être démagogique, l’aspect conférence est très ludique : des listes ont été distribuées aux spectateurs à l’entrée en salle, sur lesquelles sont inscrits des « codes sémiotechniques de la féminité et de la masculinité appartenant à l’écologie politique pharmacopornographique ». Autrement dit, des listes de notions à cocher pour calculer notre taux de féminité et/ou de masculinité : « la honte de la défloraison, dire oui quand on veut dire non, la sensualité désespérée de Marilyn Monroe, dire non quand on veut dire oui… » (féminité), « le football, le sexe pour le sexe, le terrorisme, l’ulcère à l’estomac, payer une pension à son ex-femme, le voyage sur la lune, les grosses montres… » (masculinité). Le spectateur peut ainsi cocher ce qui le touche le plus et découvrir son taux féminin et masculin. L’expérience permet le partage avec son voisin, une légèreté et une appréhension autre du « travail de spectateur ». Chaque danseur (absents comme présents) a pensé une pièce à partir d’une de ces notions, et l’exécute, virtuellement ou pas ; seule Marianne Chargois danse une chorégraphie animale sur le thème féminin de « l’immoralité ultime de l’avortement », elle se contorsionne au rythme d’un stroboscope, devenant femme au corps plié, explorant les formes de l’étrange, entre apaisement et angoisse.

 

Gaëlle Bourges questionne déjà l’image de la femme dans ces deux précédentes pièces : La belle indifférence où trois femmes nues posaient avec des textes de Daniel Arasse en voix off, et Je baise les yeux une forme de conférence dansée humoristique dans laquelle trois stripteaseuses étaient interrogées par un chercheur. Son travail associe souvent la réflexion sur l’art et la notion de désir pour le corps féminin, comme si elle recherchait dans l’histoire de l’art les origines de ce qui fait aujourd’hui les archétypes du corps et du désir. Après tout, il a été dit que la première œuvre d’art mobile (hors peintures rupestres) date de la Préhistoire et représente une vulve sculptée dans une pierre calcaire (pièce conservée au Musée de la Préhistoire de Saint Germain en Laye). En découdre (un rêve grec) poursuit cette réflexion en questionnant la fabrication des genres (féminin/masculin) par nos sociétés, en nous poussant peut-être à nous demander pourquoi on appartient au genre féminin et/ou au genre masculin, la question de ce qui est authentique et de ce qui est fabriqué dans cette appartenance.

 

L’après-midi d’un faune de Nijinski est toutefois la clef qui ouvre les portes entre divers thèmes, celui de la Grèce, la crise, la féminité/masculinité. Ce qui intéresse Gaëlle Bourges ici, c’est la scène de masturbation du faune sur l’écharpe de la grande nymphe, ce rapport sauvage et simple à la sexualité auto satisfaite, au manque de l’autre, au déplacement métaphorique du désir sans doute. Marianne Chargois est ce faune androgyne qui se déplace de profil, et incarne la beauté d’une chorégraphie très connue, la rivière coule à ses pieds, la cascade décrite par la chorégraphe habite l’espace de notre imagination. Pour faire face à la crise, le scénario est épuré, les moyens techniques et humains réduits et l’humour est le point d’orgue du spectacle, car en fin de compte « se faire enculer, c’est accepter d’avoir mal pour avoir du plaisir ». Le salut final est un Sirtaki, autre hommage à la Grèce en crise, comme clin d’œil aux valeurs premières d’un pays, la danse de ses populations.

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