Ita L. née Goldfeld

Autres théâtres

  • Date A partir du 5 Février 2013
  • Lieu Théâtre du Petit Saint Martin
  • Texte Eric Zanettacci
  • Avec Hélène Vincent
  • Mise en scène Julie Lopes Curval et Hélène Vincent
  • Scénographie Tim Northam
  • Lumières Arnaud Jung
italnéegoldfeld

Une femme entre sur scène, un texte entre les bras. Elle pénètre un espace faiblement éclairé qui semble être un appartement meublé dans la plus grande simplicité. Elle s’assied posément à son bureau et commence à lire les premières lignes du manuscrit.

 

Tout commence par ce texte, écrit par Eric Zanettacci et inspiré d’une histoire vraie, que la comédienne Hélène Vincent a découvert il y a plusieurs années. Elle propose à la metteur en scène Julie Lopes Curval de travailler ensemble sur cette histoire et de la mettre en scène. Ita est une femme juive d’une soixantaine d’année qui vit recluse dans son appartement depuis la mort de son mari Salomon, et les départs successifs de ces trois enfants. Serait-elle, elle aussi, sur le point de partir ? Nous sommes en 1942 et deux agents de police frappent à la porte de son appartement. Elle n’a qu’une heure pour préparer ses affaires avant qu’ils ne viennent la chercher.

 

Le texte d’Ita L. née Goldfeld trouve son originalité dans cette forme de huis clos/compte à rebours.  Il ne s’agit pas du récit d’une mort à venir, mais de la fragilité d’un destin en proie à l’indécision. En une heure de spectacle, Ita vit les grandes aventures d’une vie en suspens. Elle oscille entre les souvenirs certains et le futur encore à écrire. Dans cette pièce, l’évocation de l’Histoire par la petite histoire représentée par le théâtre semble suivre cette phrase, écrite par Haruki Murakami dans 1Q84, que l’on lit étrangement quelques jours après le spectacle : « Ce que l’Histoire enseigne de plus important aux hommes pourrait se formuler ainsi :  » A l’époque, personne ne savait ce qui allait arriver. » « 

 

L’heure d’attente correspond au temps de la représentation. Dans la dernière heure d’Ita avant l’inconnu se pose les variations d’une vie sur le point de prendre fin. En ce sens ce spectacle est autant une évocation personnelle et intimiste de la déportation, qu’un spectacle sur la vieillesse. Le jeu de la comédienne, emportée par un tel texte, est parfois à la frontière étourdissante de la folie, et les différents passages et séquences ne trouvent souvent pas de transitions, évoquant à la fois ces angoisses oppressantes et l’état d’urgence immobile dans laquelle se trouve son personnage. Elle s’accroche aux dernières parcelles de sa vie, avant de perdre, ou jusqu’à en perdre la raison. Avant de quitter une vie, que choisit-on d’emporter avec soi ? Le choix de la petite histoire comme porte d’entrée de la grande est assez singulier, puisqu’il s’agit de traiter de la vieillesse comme un vestibule de l’Histoire. Il s’agit de traiter un avant l’Holocauste, plutôt que le pendant et son horreur, en convoquant un pré-texte, au sens propre du terme :  un histoire en forme de préambule ou de parenthèse qui précède la déportation, et qui dépasse ainsi la simple création comme devoir de mémoire.

 

Il y a quelque chose d’autre dans ce spectacle, qui dépasse l’importance du contexte historique. L’émotion se place à un endroit précis : dans cette tentative de rattraper le temps avant qu’il nous emporte. Bien sûr que l’enchaînement des séquences peut paraître abrupte, que les émotions les plus contradictoires semblent traverser le personnage pendant une heure… Mais la force du spectacle est là, dans les dernières lueurs d’une vie. Hélène Vincent est comme une flamme de bougie sur le point de s’éteindre qui éclaire avec la faiblesse de l’âge les recoins de sa mémoire et de son appartement. Dans le regard habité d’espoir et d’inquiétude d’Ita s’écrit le pouvoir dramatique du souvenir, qui devient créateur d’émotions et moteur de l’action présente. Derniers élans amoureux, dernières angoisses et dernier appel se font suite. Dernières larmes et derniers sourires aussi. Ce spectacle est à l’image de son affiche, un dernier regard dans le miroir. Il s’agit de la dernière considération d’une vie à soi et de la subjectivité en marche avant sa chute dans une mort commune.

 

Tout se termine par un texte, une lecture ligne après ligne des derniers pas d’Ita. Avec neutralité, l’actrice d’une vie fait place à la réalité des faits. Un chemin intérieur prend fin dans les voies de l’Histoire.

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