J’expire aux limbes d’amour inavoué

Autres théâtres

  • Date Automne 2013 à La Loge
  • Auteur/ Mise en scène Milena Csergo
  • Comédiens Marion Bordessoulles ; Lou Chrétien-Février ; Romain Louveau ; Hugo Mallon ; Antoine Thiollier ; Charles-Henri Wolff
  • Création musicale Romain Louveau
  • Création Lumière Luc Michel
  • Création costume Alix Descieux-Read
  • Diffusion Adeline Fournal
J'expire

Un grand Check à l’humanité !

 

En fait, avec J’expire aux limbes d’amour inavoué on ne va pas voir des comédiens jouer une pièce de théâtre, on va rire avec des amis. La Compagnie de l’Eventuel Hérisson Bleu nous invite dans sa cuisine où a mijoté bon temps un rôti du mythe d’Hamlet  assaisonné par les textes de Milena Csergo, et les improvisations de toute la compagnie. Ce spectacle est d’ailleurs si personnel –et par là si artistique, à mille lieux de l’artisanat- qu’on ne se trouve plus confronté aux habituelles notions de « j’aime » ou « j’aime pas » mais à la simple notion d’évidence. Ce qu’il y a d’ennuyeux avec l’évidence c’est qu’elle ne souffre ni glose ni commentaire. Aussi tâcherais-je avant tout, en abîmant j’espère le moins possible la poésie du spectacle, de relater -car nous avons bien à faire ici à quelque chose de réel*- ce pays d’Elseneur qui se meure et qui renaît dans la joie complice d’expériences humaines plus que théâtrales.

 

Des amis qui font vraiment semblant…

 

Les membres de la compagnie, avant d’être partenaires de jeu, sont camarades de classe prépa littéraire. Dès le premier coup d’oeil, on jouit de leur complicité et de leur écoute ; et, très vite, les enjeux du texte semblent affirmés et précisés par les enjeux personnels que les comédiens sous-tendent entre eux. Ainsi, lorsque Hamlet rejette Ophélie en la traitant de tous les noms, on regarde deux personnages qui se déchirent mais peut-être aussi deux amis qui règlent inconsciemment leurs comptes. Les comédiens semblent tous avoir les yeux vairons. Bleu d’Hamlet et noir d’acteur. Cette complicité dans leur jeu installe donc une sorte de distanciation très légère qui le rend infiniment plus épais que la plupart des choses qu’on est habitué à voir au théâtre, surtout en cette époque où la plupart des compagnies ne se font jamais permanentes que chez le coiffeur.

Milena Csergo a soin de ménager, dans sa mise en scène, des dispositifs qui placent le comédien dans une situation physique analogue à la situation dramatique que traverse le personnage. Ainsi, lorsque Hamlet, debout sur une planche à roulettes, est attaché aux autres personnages par un fil, ce n’est pas seulement le drame d’Hamlet qui est représenté, mais celui du comédien. Tout comme Hamlet et son cri n’existeraient sans les interventions d’Ophélie, du Roi ou de Gertrude, la joie de ce comédien n’existerait pas sans celle de ses partenaires. Le fil de laine rouge qui les unit pourrait ainsi représenter d’une part les enjeux que dressent les personnages et d’autre part la confiance nécessaire au bon travail des acteurs. Si Polonius frémit, c’est Antoine Thiollier qui vacille.

On assiste alors à une égalisation de l’importance des rôles. Hamlet n’est plus le personnage éponyme d’une pièce où il ne cesserait de hurler son envie d’exister, mais sa gueulante devient une revendication parmi les autres sur l’échiquier de l’intrigue. Qui fait juste un peu plus de bruit…

Leur complicité induit aussi une précision de l’adresse jamais vue. Admirable Antoine Thiollier dans le rôle d’Hamlet. Un véritable chien ! L’icône devient une sorte de personnage qui se définit par la quête urticante de l’adresse, de l’attaque à l’autre. Bouffer Ophélie ! Ravager Gertrude ! Puncher le public ! et pleurer un peu dans la colère aussi…
Enfin, cette complicité ne nous donne pas tant l’impression d’assister à un spectacle qu’à des jeux d’enfants très malins. S’installe presque une sorte de voyeurisme ou en tout cas l’impudeur de voir des gens qui s’amusent entre eux et vous jettent ça et là un regard en coin. Ainsi, comment recevoir  les quelques  digressions musicales essaimées au long du spectacle ?  Hamlet se met à chanter Baby I’m Gonna Leave You et Gertrude la Chanson pour consoler de France Gall. Une sorte de bulle se crée dans la narration et on ne sait plus si on assiste à l’aveu d’un comédien ou au délire d’un personnage. On ne sait plus bien si Lou Chrétien-Février (Gertrude) demande à son fils de lui sourire, ou si elle nous demande à nous de rêver d’elle.

Il y a résolument quelque chose de l’enfance dans cette mise en scène. Enfance postée d’emblée par le personnage du narrateur qui ouvre le spectacle et en assure les transitions narratives. Hugo Mallon sait ici lui donner toute sa candeur et vient, par sa simple présence, apaiser la tension installée par l’intrigue et les acteurs.

Or c’est seulement par et dans cette complicité que ces comédiens peuvent arriver à un état de jeu si entier et aux expérimentations commandées par leur fougue.

 

…dans un terrain de jeu dingue

 

J’expire Shakespeare. D’emblée, un énorme parti est pris sur le texte d’Hamlet : on ne garde que les personnages principaux et on enlève tous les personnages et les intrigues annexes qui donnaient à la pièce sa tonalité baroque. La rutilance baroque se retrouvera ailleurs : dans la langue par exemple, et dans la pluralité des formes d’expression (monologues, chants, danses, opéras)

Ainsi, durant la première partie les personnages ne s’expriment presque qu’à travers monologues, comme s’il leur était impossible, de leur vivant, de communiquer réellement. La danse vient pallier ce dialogue impossible en suggérant que le corps, faute de pouvoir contenir davantage cette parole, la fait jaillir à sa façon de soubresauts et dégringolades. Admirons ici la fabuleuse « danse chutée » de Marion Bordessoules et Charles-Henri Wolff. Ophélie ne cesse de tomber sous l’amour effrayant ; et son père, ébahi, la ramasse, tente de la relever désespérément…Ophélie dégouline toujours.

Toutes les danses, par ailleurs, révèlent l’extraordinaire talent chorégraphique de ces jeunes gens. On croit les avoir rêvé, ou alors les avoir vu, enfant, du temps où la geste de nos parents avait plus de grandeur et de poids.

Puis l’opéra déboule, Hamlet se transforme en baryton allemand pour tackler sa chère Ophélie. Cette diversité des modes d’énonciation, non content de restituer tout le baroque de la pièce, la rend dynamique. Toujours plus vivant, alternant scène vive et scène lente, scène dansée ou jouée, le spectacle tente ainsi, dans une savante alchimie, de donner sa mesure du temps. Le choix de nombreux éléments organiques dans la scénographie n’est pas anodin : la sciure se dégrade au fil de la renaissance, les fleurs flétrissent à l’avant-scène, le piano -qui jouit sous les mains de Romain Louveau- bat la cadence. Le but semble de faire toujours en sorte que la fiction ait le même cours que le réel ; que les comédiens ne soient pas simplement dans un effort d’imagination mais aussi dans une réelle expérience qui soit étrange pour eux en tant qu’hommes. Ainsi, ces jeunes gens n’auraient sans doute jamais eu la chance de se rouler dans la sciure ailleurs que dans ce spectacle. Faire en sorte que le spectacle ne soit pas seulement une performance pour le personnage mais aussi pour les comédiens. Que le spectacle ne soit pas considéré comme une subversion du réel, mais comme une de ses possibilités.

Enfin dernière mesure du temps : le texte. Signé Milena Csergo, il est vif et âpre ; le lyrisme enflammé y côtoie l’insulte. C’est direct et délicat. Et surtout c’est humble.

 

…pour faire naître des comédiens.

 

Car Milena Csergo,  en plus que d’être auteur et metteur en scène, est aussi comédienne et tient visiblement plus à faire jouer ses partenaires qu’à vanter un texte qu’elle a écrit.

Le rapport au texte en ce sens est troublant : on le maltraite,  on le chuchote, on l’accélère, on se gueule les uns par-dessus les autres, comme des cochons. On arrive ici à une justesse où il ne s’agit pas tant d’entendre le texte pour ce qu’il exprime en soi mais plutôt de surprendre les accidents qu’il engendre chez l’acteur (et par là sans doute entendre encore mieux le texte…?)
Loin d’être la réalisation sur le plateau de fantasmes qui lui sont propres, les situations de jeu, terriblement imprévisibles, semblent avoir été conçues aux travers d’improvisations qu’elle a su diriger. Grande sagesse pour une metteuse en scène de 24 ans.

Trève de décors : d’Elseneur ne reste que quatre têtes de cerfs empaillés qui sont à la fois le symbole de cette Ecosse en décrépitude et d’un théâtre figuratif ou réaliste à l’agonie.

Le décor relève ainsi d’une nécessité pratique, les éléments de scénographie étant plus matière à jouer qu’objets illustratifs : chaises quelconques rien de plus…sauf le piano, bien sûr, posé à jardin comme dans un cabaret de Jazz de la nouvelle Orléans.

C’est dans cette atmosphère de garage que peut naître la joie des comédiens et leur abandon. Ainsi, durant tout l’acte 1 et 2, au diable le texte, Hamlet improvise ! et par là amorce cette particulière nécessité de l’adresse évoquée plus haut.

L’œil se concentre sur la gestuelle des comédiens qui diffère selon le statut des personnages. Ainsi tandis que les enfants Hamlet et Ophélia (Antoine Thiollier et Marion Bordessoules) présentent une gestuelle très souple -toujours aux portes de la danse- qui figure à merveille l’abandon et la légèreté propre à la jeunesse ; les parents royaux (Charles-Henri Wolff et Lou Chrétien-Février) en arborent une beaucoup plus tenue, sèche et roide, qui les relaie à l’état de rouille. Cette même distinction se retrouve dans la diction. Apprécions d’ailleurs celle de Lou Chrétien et de sa litanie « Hamlet !…Hamlet » qui, à cheval entre la gueulante d’une marâtre et le cri de détresse d’une mère abandonnée, rend toute sa dignité à cet ingrat personnage qu’est Gertrude.

On tient un Roi qui bat ses enfants mais reste digne de pitié, une Gertrude casse couille mais si triste, un Hamlet las de gueuler, une Ophélie qui s’assomptionne à force d’évanouissements…

 

ET C’EST BONNNNNNN !!!!

 

Santé Sacrée

 

Mais c’est pas seulement bon, c’est sain ! On sort du spectacle revigoré, comme si on avait pris un gros rail d’espoir ! Ces jeunes artistes s’exécutent avec une telle conscience et une telle rigueur qu’on voit enfin se dessiner devant nous un acte artistique novateur. On se relève avec solennité, on ose à peine tousser. Qu’on le veuille ou non, quelque chose a bougé en nous.

 

Un spectacle étonnant ; et puisque « l’étonnement est le degré le plus exquis de l’émotion »*,  allez-y ! Oui ! Oui ! Allez y ! c’est surprenant, c’est sensible et intelligent, grave et plein de dérision, triste et drôle ; jeune et sage !

 

 

A voir ou ne pas voir, la question ne se pose pas.

 

 

 

 

* »Evidence, existence, présence, tous ces termes se renforcent mutuellement pour signifier que l’oeuvre d’art, loin d’être représentation du réel, en devient une partie »                                                                                                                                Claude Simon dans Lettres à Soulages 

*Baudelaire dans Fusées

 

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