Fin de Partie

Athénée Théâtre Louis-Jouvet

  • Date Du 7 au 16 février 2013

« Fin de Partie » est déposé sur toutes les bouches ces jours-ci, mais on fait largement référence au Beckett joué au Théâtre de l’Odéon. Nous sommes malgré tout allés éprouver la proposition du théâtre de l’Athénée, plus intime et chaleureux. Vous auriez bien tort de vous en passer. 

 

 

  • Surface et profondeur

Avant le levé de rideau, on peut voir la projection de la couverture du texte aux Editions de Minuit suivi d’une introduction. Cela va-t-il se dérouler de façon formelle ou hermétique? Seulement le temps de lire la mise en situation, que l’écran s’élève pour découvrir la scène. On y voit une maison suggérée simplement par des fils lumineux traçant ses arêtes. La circonscription enferme un fauteuil au centre -ou presque- recouvert d’un drap, deux poubelles et un escabeau. L’ensemble est minimaliste mais efficace. Hamm qui est déjà sur scène, recouvert d’un drap blanc est à lui même une représentation complexe entre la surface et la profondeur :  il est là, sous la surface du drap. Le personnage est aveugle et paraplégique, de fait ne se meut pas, nous avons accès à son enveloppe. Mais paradoxalement, il constitue aussi une sorte de « maître du jeu  » capable d’engager l’action -si l’on peut encore l’appeler ainsi-  en donnant des ordres à Clov. Immobile, il fait tout mouvoir autour de lui et l’on comprend que sous la surface, dans l’enveloppe, se trouve une profondeur, un homme.  On pourrait s’imaginer que le jeu prend place dans une poupée russe car chaque mot s’ouvre sur un autre, chaque pensée absurde prononcée s’auto-supprime en même temps, car tout fait sens en se disant, même si le sujet évoqué n’en a pas. Chaque chose sur scène est une surface recouvrant la profondeur d’un néant. Le sentiment d’emboîtement tout aussi remarquable dans l’état d’âme de chaque protagoniste: Hamm sait qu’il va mourir, il vit avec la conviction qu’il est déjà mort, car si Clov l’abandonnait il ne serait rien. Et que serait ce dernier sans son devoir envers Hamm? Probablement rien. Ce néant, ce rien, est instigateur du jeu de la vie, de cette fin de partie, du théâtre, même si l’on retombe toujours dans le non-sens absurde. En somme, tout chose dite existe au moins en surface, dans son apparition faisant sens et paradoxalement, rien au monde n’est sensé : même si la réplique énoncée est absurde, le fait de la mettre en mot lui donne une existence admise. Une autre poupée est cachée dans le ventre d’une plus grande ici: la mort dans la vie qui gît dans les deux parents de Hamm -Nell et Nagg- que l’on voit sortir par moments de deux poubelles. Elles contiennent une vie et une mort puisque ces deux protagonistes vivent sur scène alors qu’on les présente comme étant des fantômes : ils incarnent la mort. Il y’a la mort dans la vie et la vie dans la mort. Le paysage dressé est vide et plein, de cette maisonnée à peine suggérée, on constate l’occupation redoublée du silence, de la froideur : maison blanche sur fond noir dont les fenêtres ouvrent sur le rien noir et profond, le tout?

  • Rien est déjà tout

Clov entre en scène, sa longue vue sous le bras et découvre le fauteuil qui laisse enfin voir le visage de son maître et père adoptif, Hamm. C’est le début d’une partie, partie de jeu, fragment de vie. Si le jeu commence, alors il aura une fin, si l’on vient au monde c’est pour y mourir et c’est ce qui fait le sens du jeu de la vie. Il n’y a pas de morale à construire autour de la non-action, de la non-narration. Il n’y a pas d’enjeu à tout cela, c’est en tout cas ce que Beckett s’empresse toujours de répondre aux questions qu’on lui pose. Pourtant, quelque chose se passe qui existe même dans son non-être. Enoncer, jouer le rien, c’est déjà le faire exister, jouer le jeu du théâtre implique de le regarder dans les yeux. La dialectique du maître et de l’esclave constitue la nature du lien entre Hamm et Clov : le premier, non incarné puisque physiquement dépendant de Clov, expose aussi toute sa solitude. Le valet est pour lui une présence nécéssaire puisqu’il le tient en vie. Le maître est devenu l’esclave, étant donné qu’il ne se suffit pas à lui-même. Tout est cycle dans la pièce de Beckett, mais rien ne se boucle jamais; on ne parle de rien et malgré tout on parle (de tout?). Chaque manifestation est vide et pleine. Plusieurs fois on observe Clov mirer dans sa lunette au travers de la fenêtre, tantôt la mer, tantôt la terre, mais à chaque fois, il contemple le rien et le tout du monde. La fin de partie est comme un jeu d’échec: en deux coups, chacun des adversaires sait déjà qu’il n’y aura aucun gagnant mais le jeu se poursuit. Il faut finir. On peut alors se damander si la vie est un jeu ou bien si le jeu est la vie. Nous pouvons au moins croire que ces questions s’entrechoquent dans l’oeuvre.

  • La mesure de l’humour

Si les textes de Beckett n’inspirent pas en premier lieu l’humour, Bernard Lévy transmet la dimension comique de l’absurde. A peine Clov entre-t-il en scène qu’on le voit possédé par l’âme d’un Buster Keaton. De ces dialogues de l’absurde, de ses comiques de répétition ne découlent que des éclats de rires du début à la fin, chacun des spectateurs trouve son compte: soit le rire est intellectuel et c’est le jeu de mots piquant qui fait oeuvre, soit c’est l’image, la surprise. Il y a une multiplicité d’éclats, universels et/ou singuliers. C’est vraiment à mi-chemin entre Chaplin et Keaton que l’on se retrouve puisque l’humour est sentimental, touchant tout autant qu’absurde – et l’humour n’est-il pas essentiellement absurde?-, l’un entraînant parfois l’autre et vice-versa. On doit aussi cela au jeu implacable des comédiens qu’il faut saluer car la grande mécanique du rire nous arrive sans nous montrer ses ficelles. Une telle fluidité résulte d’un rythme entièrement maîtrisé, il est à l’évidence structuré. Prenons aussi le parti de dire que le rire n’attend pas: il ne vise personne et l’acteur se déploie sans demander une seule et même réaction. Ainsi, il survient si une personne le reçoit sans que jamais l’acteur n’aie recherché à atteindre ni l’unanimité ni l’individu. Evoquons aussi que la précision du geste y est elle aussi pour beaucoup et l’on apprécie de voir des comédiens en toute possession de leur corps: sur scène, chaque geste insignifiant prend sens. A l’évidence, le théâtre beckettien met en scène le signe le plus quotidien pour lui donner une puissance. Le geste parasite n’est pas, il est affirmé et maitrisé.

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