Les trois soeurs version Androïde

Théâtre de Gennevilliers - T2G

  • Date Du 15 au 20 Décembre 2012
  • Texte et mise en scène Oriza Hirata
  • D'après Anton Tchékhov
  • Avec F Geminoid (androïde), Robovie-R3 (Robot), Natsuko Hori, Kenji Yamauchi, Hiroko Matsuda, Mizuho Nojima, Minako Inoue, Akiko Ishibashi, Tadashi Otake, Hiroshi Otsuka, Tatsuya Kawamura
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Le théâtre de Gennevilliers, dont la programmation a pour titre cette année « La création contemporaine internationale », dédouble notre horizon en nous proposant une adaptation japonaise de Tchékhov, mais va plus loin encore en nous invitant à questionner l’avenir par la présence de robots sur scène.

 

 Qu’est-ce qu’on va voir exactement ?

 

Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas de nous donner à voir le texte de Tchékhov intégralement interprété par des robots. Cette tentative aurait été quelque peu fastidieuse dans la mesure où les androïdes sont à ce jour assez limités dans leurs capacités à imiter l’humain. Ce que nous propose Oriza Hirata est bien plus intéressant. D’une part il réécrit Les trois sœurs dont il garde en partie la trame mais dont le fond est réinvesti par un questionnement sur l’émergence des robots, d’autre part, seuls deux robots sont présents sur scène aux côtés de neuf acteurs, ce qui permet de nous donner à voir le troublant dialogue entre l’humain et le robot perçu comme tel par les personnages.

Tout se déroule dans une seule pièce meublée de façon parfaitement réaliste. En cela la mise en scène reste très classique, mais peut-être que l’on peut justifier ce choix par le contraste saisissant qu’elle permet d’offrir entre l’apparente banalité du lieu, des conversations qui y ont d’abord lieu, et la présence étonnante du robot, tout à fait admise en revanche pour les personnages.

 

 L’histoire en quelques mots

 

L’histoire se déroule dans une époque plus ou moins proche de la nôtre, dans une ville de province désindustrialisée. A l’occasion du départ d’un des amis de la famille des « trois sœurs », maris, collègues, amis, sont réunis dans le salon de l’une d’entre-elles. La cadette est considérée comme morte depuis onze ans et a été remplacée par un androïde conçu par le père, lui-même décédé. Seuls les deux autres sœurs et le frère savent qu’elle a choisi en vérité de vivre recluse chez elle et de laisser vivre son androïde à sa place. Le moment de révélation pour l’entourage de la famille sera aussi l’occasion de lever le voile sur la cause du traumatisme qui l’a fait fuir le contact du monde extérieur.

 

 Humains VS robots

 

Mais est-il seulement question de traumatisme ? Les personnages de la pièce sont plusieurs à envisager la possibilité de vivre par procuration. C’est déjà en partie la façon dont s’organise leur quotidien : le second robot présent sur scène (identifié par mon peu de connaissance en robotique comme étant de type « R2D2 ») tient le rôle de l’employé de maison. A ce propos, Oriza Hirata introduit une scène clef où l’une des sœurs et l’androïde échangent leur vision sur cette question de la substitution robotisée. La première y songe avec quelque envie, tandis que l’androïde s’exprime en faveur de la permanence des activités humaines. Mais passer une après-midi  dans les grands magasins équivaut déjà pour les personnages de cette pièce au temps où nous attendions la sortie du dernier Star Wars (pour privilégier la continuité en matière de références). Le père, très reconnue de son vivant dans le milieu de la recherche en robotique, laisse derrière lui une génération dont la vie s’étiole et dont les aspirations sont révolues.

 

Le caractère frappant de cette mise en scène réside aussi dans la cohabitation de la cadette et de son androïde. Les deux autres sœurs, parfaitement au courant de cette situation, se confient néanmoins volontiers à l’androïde au lieu de partager leurs pensées avec leur sœur dont la présence est rare. Chaque apparition de l’androïde est considérée par la petite société réunie.  La cadette ira jusqu’à exprimer l’idée que son androïde est ontologiquement plus proche de ce qu’elle a été ou de la manière dont on veut se la représenter que de celle qu’elle est devenue. La manière dont les personnages découvrent qu’elle est toujours en vie à quelque chose de tout à fait Tchekhovien. Nul chambardement, beaucoup de retenue dans les personnages qui contemplent silencieusement la perspective nouvelle que cette révélation donne à leur vie.

 

Les trois sœurs version androïde fascine autant par son propos que par le jeu qui s’instaure entre le robot et les comédiens. L’esprit de Tchekhov se rallie parfaitement à la problématique de l’avènement des robots qui participe ici d’une atmosphère de désenchantement, celle d’une génération en manque d’initiatives dans le milieu clos de l’université.

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