La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France

La Loge

  • Date Du 5 au 7 Décembre 2012.
  • Mise en scène Vincent Brunol
  • Avec Yann Argenton et Mathias Robinet-Sapin
  • Création Musicale Yann Argenton
laprosedutranssibérien

Sur la scène de La Loge nous est proposé un voyage surprenant et saisissant au coeur de la langue, du temps et de la jeunesse : La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France. Les mots de Blaise Cendrars mis en scène par Vincent Brunol, pour un acteur, Mathias Robinet-Sapin, et un musicien, Yann Argenton : une prouesse généreuse d’une grande humilité.

 

« Moi, le mauvais poète qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout »

 

Blaise débute son monologue les yeux face à la lumière, comme un homme au chevet de ses souvenirs ou réchauffant ses vieux jours auprès du feu. C’est un homme qui se souvient mais pas seulement. C’est un homme qui vit ou revit : un homme en marche, ou plutôt en train. Blaise c’est l’homme qui écrit, puisqu’il n’a que ses mots pour raconter son voyage, peut-être imaginaire, en Transsibérien. Il n’a que ses mots pour dépeindre le monde, sa simple voix pour décrire l’immensité de ce voyage. Son écriture dévore l’espace et le corps. Et c’est à cet endroit précis que se pose le jeu du comédien, qui semble avoir savouré le texte comme on se délecte de mets exotiques, de paysages changeants ou d’odeurs voyageuses… Cette mise en scène nous offre une interprétation d’un texte qui embrase, qui embrasserait la terre entière. Elle nous fait entendre des mots désireux d’absolu, de jeunesse et d’inconnu.

 

« À quoi bon me documenter / Je m’abandonne / Aux sursauts de ma mémoire… »

 

La Prose du Transsibérien est un poème au creux du temps, dans son écoulement voyageur et son éclatement ivre de jeunesse. Rien dans cette mise en scène ne temporise matériellement les références à l’histoire, à la culture et aux pays que Blaise traverse. La scénographie est minimale, faite de structures mouvantes que le comédien déplace, sur lesquelles il s’allonge, s’assoit, parfois sans que nous nous en rendions compte. Ainsi, le voyage se fait avec, en et malgré nous. En 50 minutes c’est une véritable traversée que nous offre ce spectacle : ce n’est pas que le temps nous paraît plus long, c’est qu’il choisit d’investir ce point précis du voyage qui, même s’il est très court nous semble arrêter le temps. Cette mise en scène se pose sur ce fil entre l’inconnu saccadé et surprenant du voyage et la langueur du temps suspendu.

 

« Voici que bruissent les orages déchaînés »

 

Il n’y a qu’une voix, qui vient du fond de la scène, du fond du temps pour remettre en lumière la folie du voyage. Il y a une voix et une deuxième parallèle, celle de la musique qui accompagne l’ensemble. La guitare est l’air porteur de cette épopée lancinante et fougueuse. Elle ponctue les paraboles et les envolées mais elle répond aussi à l’énergie du comédien, puisqu’entre les deux présents côte à côte sur scène, se pose un dialogue implicite au coeur même de la partition que représente le texte de Cendrars. Les mots et la musique ne font qu’un dans cette « rap »-sodie. Cette mise en scène laisse entendre un texte vieux d’un siècle qui résonne encore comme un appel d’air, mais également comme un embrasement de la langue et des mots. Quelque chose dans le texte se rapproche de la poésie parlée, d’une violence d’un langage craché, de sa folie sonore qui prend parfaitement place dans le corps, qui le bouscule. La voix se pose dans l’ici mouvant, dans cette immédiateté grésillante du présent, mais également dans la rondeur des envolées passées. Entre la mélancolie et l’immédiateté, entre deux temps et entre deux présences vocale et musicale, c’est la force d’une parole poétique qui s’incarne.

 

Ce texte, traversé et porté avec force et envergure de jeu par un comédien à la présence étonnante et une musique composée avec finesse et modulations, nous apparaît d’une beauté frissonnante. Quand la poésie se fait entendre, prend vie, parcourt les corps et les imaginaires, un véritable voyage s’offre à la scène.

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