La Petite

Théâtre National de la Colline

  • Date Du 27 septembre au 27 octobre 2012

 

« La Petite » prend en charge la problématique du devenir femme-mère lorsqu’on a soi même jamais connu ses parents. Qui plus est lorsque la mère est morte en accouchant sur une scène de théâtre. « La Petite » est l’enfant-femme désormais comédienne, à son tour enceinte d’un fœtus depuis trop longtemps. Pour qui le dilemme qu’elle incarne est formulé par la metteure en scène : « Faire le deuil de ce qu’on a pas eu pour pouvoir l’offrir à un enfant. » L’énigme dans toute sa charge symbolique est posée, elle sera expérimentée dans les diverses réalités qui la compromettent et la questionnent. Effectivement trois cercles sont enchâssés dans la pièce : celui de la réalité professionnelle laquelle redouble le présent du spectateur ; celle qui affecte le groupe comédiens-metteur en scène dans la sphère éthique et publique et enfin celle intime de la Petite où les morts « côtoient les vivants » (A-N).

 

Le leitmotiv de l’enfant est traité de part en part de la pièce par ces trois sphères. « La Petite » est du même coup sans cesse rappelée à l’état auquel l’autre l’a homologué à savoir monstrueux , état digne d’une bête de foire. Ces trois récits sont imbriqués dans la pièce, ils se brusquent mutuellement entrent en collision ce qui permet des scènes comme celle de l’interview qui brisent la linéarité mise en place. Il y a du même coup une zone trouble d’un point de vue de la perception d’ensemble qui permet que le spectacle n’en soit pas réduit à un schéma psychanalytique. Quoique les références de mouvements, de formations et de rapports soient nombreux on peut tout de même naviguer dans la proposition d’Anne Nozière. Dans cet espace étrangement désincarné, sombre et presque clinique à certains moments. Où les personnages évoluent à mesure de la fréquentation du drame de cette femme, qui les met hors d’eux. La tension à l’intérieur du groupe est sans cesse palpable vers la figure de la morte qui contamine de fait la réalité de la scène. Qui l’assigne à un endroit de travail de l’ombre , de la part d’ombre de chacun en vis-à-vis du deuil qu’ils incarnent, investissent d’après « La Petite ».

 

La caractéristique du « clinique » ouvre le spectacle à une dimension didactique. Les éléments du décor reviennent sur le plateau, sont déplacés suivant les séquences qui défilent. Il y a toujours « un reste » du tableau précédent qui vient troubler une saisie complète de ce qui se passe dans le présent des acteurs. Dans le même temps les rapports symboliques clefs sont sans cesse exhibés dans ce qu’ils impliquent au sein du mouvement dramatique dirigé vers une forme de résolution toujours rappellée comme impératif autoritaire. Il y a des moments de progression de la formation inconsciente de « La Petite » que la mise en scène spectacularise. Dans la deuxième moitié du spectacle plus clairement où on assiste à une conquête du Père et de la Mère où soudain chacun acquiesce la nouvelle répartition des rôles dans une sorte de « happy end » étrange. Ce qui dissonne peut être ici c’est que la culpabilité du personnage est tellement forte que le rapport qu’elle pourrait entretenir singulièrement à son état passe à la trappe. Elle est comme sans cesse indécise quand à ce qu’elle doit penser de son état et à quelle réalité l’associer. Tout son cheminement est dirigé par un ordre de sollicitation et d’implication qui lui est totalement extérieur, du moins qu’elle ne s’approprie que de façon très pondéré. Ce partis pris qui d’un point de vue dramatique marche vraiment est aussi un parti pris idéologique qui nous ramène à des formations individuelles que l’on penserait aujourd’hui à la fois plus complexes, plus hasardeuses et créatrices que le presque « chrétien » retour à la « normale » que nous propose la fin de la pièce.

 

L’ensemble du spectacle progresse dans un deuil qui n’est  jamais questionné que par les événements dramatiques qui y participent directement. Les espaces sont tellement imbriqués les uns dans les autres qu’on rêverait à ce qui passe un peu du hasard ou de la folie des personnages qui ne soient pas systématisés par le « roman familial ». La critique est donc ici plus dans une prise de position de la pièce dans une certaine pensée de la construction individuelle. On pourrait avancer en forme de réponse que « faire le deuil de ce qu’on a pas eu » peut impliquer de chercher autre chose à offrir qui ne soit pas écrasé par la culpabilité de l’irrécupérable et du trou noir. Qui justement échappe à cette folie chrétienne qui revient dans la pièce sous une forme plus élaborée de la faute originelle.

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