Yukonstyle

  • Date 12 février au Centre Anim Paris Les Halles

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Yukonstyle, une pièce de Sarah Berthiaume, adaptée par la compagnie des Engivaneurs et jouée au centre Paris Anim dans le cadre du festival Act et Fac rappel. 

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Après avoir passé un mois dans un bus, une adolescente en fugue s'arrête à Whitehorse, la capitale du Yukon. « Une fille habillée en poupée fait du pouce le long de la route principale. On pourrait la prendre pour une pute ». Voilà qui annonce l'arrivée du personnage de Kate dans le petit monde du Yukon et le début de la pièce. 

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En scène, quatre personnages, tous en proie à la solitude ou à une fragilité identitaire qu'ils ignorent encore, et qui s'expriment dans le langage familier et argotique du Québec.  Des « vies de mârde » en veux-tu, en voilà, et autres expressions régionales colorées participent de la bonhomie des personnages et d'un comique diffus qui traverse la pièce. 

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Sur la petite scène du centre Paris Anim, l'immensité du paysage du Yukon est sans cesse évoquée, mais le décor est minimaliste : un tipi de fortune et de la poudre blanche qui symbolise les étendues froides et enneigées d'une région dont il est dit qu'elle est « larger than life ». Un paysage immense pour une petite vie, c'est ce que semble raconter la pièce de Sarah Berthiaume. A ces quelques éléments s'ajoute la présence, remarquable, de musiciens sur scène.Tantôt angoissée et inquiétante, tantôt joyeuse et rythmée, la musique accompagne avec justesse le jeu des comédiens et donne de la réalité aux ambiances. 

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C'est le personnage de Yuko qui recueille, au grand dam de son colocataire Garin, la jeune Kate, enceinte, habillée de résille, de fourrure, et qui mâche un chewing-gum avec nonchalance pendant toute la durée de la pièce. Yuko est une japonaise exilée au Canada, jouée par une comédienne on ne peut plus européenne. Le décalage fait sourire. Quant aux personnages de Dad's, le père alcoolique de Garin, et celui du séducteur sans scrupules qui séduit Kate, ils sont joués avec drôlerie par un seul comédien. 

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La scène de la séduction est d'ailleurs offerte au spectateur par un effet d'analepse lorsque la jeune fille la raconte. De la même façon, le spectateur assiste à la rencontre entre Dad's et la mère de Garin, une amérindienne prostituée depuis longtemps disparue. Le souvenir de cette femme aimée hantera le personnage de Dad's jusqu'à sa mort sous la forme d'un corbeau. D'où une scène mystique, qui rompt avec la plaisanterie ambiante : seins nus, dos au public, et juchée sur un promontoire masqué, l’interprète de Yuko incarne une femme-corbeau inquiétante, qui profère d'une voix sonore quelque chose qui ressemble à des imprécations. 

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Malgré une tonalité comique certaine et l'autodérision des personnages, la pièce aborde des sujets sérieux. L'enlèvement et la prostitution des autochtones, l'avortement, l'alcoolisme et la quête identitaire forment une trame de fond profonde et sensible. En outre, des passages narratifs, emprunts de poésie, font entendre aux spectateurs  les angoisses et les sentiments des personnages avant que ceux-ci n'en aient conscience. Comme une voix-off, portée tour à tour par chacun des acteurs, qui abandonnent leur rôle quelques instants pour faire entendre le texte. 

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Enfin, une pièce pleine, sans temps mort, heureuse et déjantée, poétique et grave. Le spectacle est une réussite. 

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Article écrit à l'occasion du festival Acte & Fac "rappel".

Naïma

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1 Commentaire

  1. Fred - 20/03/2020

    Ca donne envie de voir la pièce. Merci pour ce commentaire plein de poésie et de rythme