LES MILLE ET UNE NUITS

Odéon Théâtre de l'Europe

  • Date Du 8 novembre au 8 décembre

Mise en scène Guillaume Vincent
Dramaturgie Marion Stoufflet
Scénographie François Gauthier-Lafaye
Collaboration à la scénographie Pierre-Guilhem Coste
Lumière César Godefroy
Collaboration à la lumière Hugo Hamman
Composition musicale Olivier Pasquet
Son Sarah Meunier-Schoenacker
Costumes Lucie Ben Dû
Assistant à la mise en scène Simon Gelin

Avec Alann Baillet,Florian Baron,Moustafa Benaïbout,Lucie Ben Dû,Hanaa Bouab,Andréa El Azan,Émilie Incerti Formentini,Florence Janas,Makita Samba,Kyoko Takenaka,Charles-Henri Wolff

*

Du 8 novembre au 8 décembre,  l’Odéon Théâtre De L’Europe, accueille les Mille et une nuits création de Guillaume Vincent très librement inspirée du recueil anonyme de contes populaires d’origine arabe.

*

Il avait précédemment travaillé à partir des Métamorphoses  d’Ovide, du  Songe d’une nuit d’été  de Shakespeare et de textes d’Andersen ; il inscrit ce nouveau spectacle dans la lignée de ces textes oniriques et fantasmagoriques. Avec  les Mille et une nuits, il devient conteur. Il livre une relecture sensible des relations entre l’Orient et l’Occident qui semblent, entre ses mains, emprunter le chemin de l’apaisement ; en revanche quand il évoque les rapports entre les hommes et les femmes, la quiétude s’efface et laisse place à l’affrontement.

Les mille et une nuits est un recueil de contes enchâssé dans un premier conte : un sultan trompé par son épouse la décapite et, pour être certain de ne plus jamais être trahi, il décide d’épouser chaque jour une nouvelle jeune fille à qui il vole la virginité et qu’il fait exécuter à l’aube. Apparaît alors le personnage de Schéhérazade, femme hautement intelligente et courageuse qui se sacrifie pour mettre fin à cette dérive sanguinaire. Elle sauve sa vie en commençant une histoire qu’elle n’interrompt qu’à l’approche du jour. Le sultan Shahryar l’épargne car il veut connaitre la suite. Elle le maintiendra dans l’attente de ces récits pendant mille et une nuits au terme desquelles il finira par l’épouser.

*

Quand le public s’installe, le rideau est déjà levé, quatre femmes en robes de mariée patientent dans un décor à la croisée du style oriental et occidental. Des sièges bleus en plastique semblant sortir tout droit d’une salle d’attente d’hôpital  tranchent sur des murs ornés de carreaux aux motifs orientaux et de tentures pailletées. Une  musique de jazz en guise de « musique d’ascenseur »  vient paradoxalement renforcer la nervosité palpable et nourrir la sensation de malaise. L’attention de ces jeunes femmes  se concentre sur une large porte à battants placée au centre de la scène .L ‘une d’elle s’aventure dans ce passage, jetant un dernier regard résigné vers le public .Une danse macabre et sanglante envahit la scène ; de nouvelles promises ne cessent de rentrer et d’avancer vers leur mort certaine. Des cris d’effroi et d’agonie résonnent, des cadavres se distinguent dans une lumière rouge oppressante. Shéhérazade apparaît enfin. Elle amène un certain apaisement et la valse du récit de ses contes commence. Dans une alcôve habillée d’un paravent à fleurs, un musicien accompagne ce voyage de Bretagne en Egypte en passant par Paris d’airs envoutants d’oud et de bombarde bretonne. Une femme à la guitare et à la voix enchanteresse  illumine ce périple de chants orientaux. Au-delà de cette mixité de lieux et de musique, l’impression d’universalité est renforcée par les origines diverses des onze comédiens, chanteurs et danseurs ; ils sont le monde dans sa globalité et sa richesse. Les décors se succèdent au fil des contes : un salon oriental avec des coussins brodés et des lustres dorés, une chambre d’enfant féérique aux couleurs fluorescentes, un salon parisien dans la pénombre…Les costumes oscillent entre le sublime et le volontairement ridicule ; des robes voluptueuses aux coiffes bretonnes en passant par des montres en peluche à tête géante ou des sexes démesurés en plastique. Le quatrième mur tombe à plusieurs reprises quand les personnages confient leur histoire au public.

*

Guillaume Vincent a choisi de présenter une douzaine de contes en considérant  notamment  leur  potentiel théâtral, certaines histoires des  Mille et une nuits étant trop complexes à adapter en raison de leur dimension onirique. Un tourbillon de folie poétique souffle sur l’Odéon. D’un chaos envoutant émergent des personnages surréalistes  tels que des hôtesses sensuelles et drolatiques demandant à un jeune portefaix de les distraire, des trois borgnes contant les raisons de leurs mésaventures, d’une femme qui a perdu ses mains, de la chanteuse Oum Kalthoum à son apogée, d’un homme qui utilisera les trois vœux que lui offre son génie pour changer la taille de son sexe, de deux sœurs jalouses transformées en chiennes, de jeunes filles à sauver, de monstres effrayants et pathétiques, d’amoureux manipulés et punis.

*

Guillaume Vincent édifie un dédale d’histoires entremêlées évoquant des thèmes d’une richesse saisissante : la barbarie, la luxure, l’exil, la quête de liberté, la folie, la recherche éperdue de l’amour, les liens entre le désir et la mort. Les femmes sont représentées comme des personnages forts, à l’égal des hommes. Elles ne sont pas sans défense mais  pourvues d’armes à feu et de repartie tranchante. Shéhérazade fait preuve d’un courage sans pareil pour s’élever contre la barbarie du sultan. Certains personnages féminins assument la force de leur désir à l’extrême, portant les anneaux de leurs nombreux amants en collier autour du cou. D’autres revendiquent leur indépendance en décidant de demeurer vierge et sans homme pour décider de leur destin. L’affrontement entre les sexes est présent tout au long de la pièce. Au commencement les femmes se font trancher la tête par le sultan mais durant la scène finale ce sont les hommes qui se font tous émasculer.

*

Le public est emporté dans cette épopée fantastique, il est plongé dans un état de douce fébrilité, oscillant entre des scènes tragiques et angoissantes, des moments féériques et des épisodes scabreux proches du vaudeville ; autant d’éléments constitutifs du conte en tant que forme littéraire que Guillaume Vincent est parvenu à sublimer. L ‘aspect comique est très présent, il tient autant au caractère grivois de certaines scènes que du jeu des comédiens maitrisant parfaitement l’art de la parodie et du décalage ou que de l’insertion pertinente et jouissive d’éléments très actuels  comme des références à l’exil fiscal ou  une imitation de Charles de Gaulle.

*

Guillaume Vincent survole les paysages de l’Orient et de l’Occident pour offrir une version poétique et décalée de ce conte merveilleux. Au-delà de la réflexion qu’il propose sur la vision de l’Orient il met également en exergue le rôle salvateur de la parole. Shéhérazade sauve sa vie et celles des autres femmes en racontant mais elle guérit également le sultan Shahryar par un effet de psychanalyse inversée. Il se libère de sa colère en l’écoutant.  La fiction a le pouvoir de réfréner la barbarie. Le metteur en scène proclame ce message universel délivré par Shéhérazade « elle incarne une invention magnifique, une belle histoire, celle de la fiction dont la beauté suspend, pour un moment précaire mais magique, l’horreur du monde ».

*


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *