Nous sommes repus mais pas repentis

Le Monfort

  • Date Du 5 au 9 novembre

Séverine Chavrier reprend au Monfort le texte de Thomas Bernhard pour nous faire réfléchir sur la façon de trouver sa place, dans sa famille ou dans le monde, en étant fou ou sain d’esprit. 

Ludwig est philosophe et fou – ou peut-être est-il le seul saint d’esprit de la famille, le doute persiste jusqu’à la fin. Un jour, il est enlevé de son asile par ses deux soeurs pour être ramené dans la maison familiale, hantée par les fantômes du père, riche industriel et certainement ancien nazi, et de la mère, décrite par ses enfants comme belle mais très méchante. Il s’agit alors de trouver sa place, au cours de ce repas de famille qui n’en finit pas dans sa répétition, et plus largement de trouver sa place dans le monde quand on est fou et qu’on dérange les conventions, en mettant les petites assiettes sous les grandes, le couteau à droite et le vin dans les verres à eau. 


Au centre du plateau, entre une immense bibliothèque vide et un mur couvert d’affiches, une table trône au-dessus d’un tas de vaisselle brisée, trace des innombrables autres repas de famille et de leurs éclats. C’est là que la soeur aînée sert le dîner, irrémédiablement raté. Pendant ces repas de famille, on retrouve avec humour et véracité les postures de la mère, chef absolue des plats qu’elle a préparés : 

« Je te sers

Non, je n’en veux pas

Mais si, juste un peu

Je t’ai dit que je n’en voulais pas

Allez juste un peu, je te le mets sur le côté »

Les dynamiques de la fratrie et de la famille sont d’ailleurs reprises avec brio durant toute la pièce : du chuchotement la nuit sous les couvertures, en passant par les tensions, les alliances traîtres de deux contre un, jusqu’au moment des grandes déclarations d’amour. Le rythme tient justement grâce à l’oscillation entre la haine et l’apaisement, même s’il est regrettable que cette mécanique soit un peu trop souvent répétée : on croit pouvoir fonder une famille unie et puis on se déchire, à nouveau. 


Entre ces scènes de huis-clos familiales, resurgit le traumatisme de la guerre. La musique, qui dans les scènes précédentes sert l’harmonie, se dérègle jusqu’à devenir anxiogène, insupportable. Dans des flashs de lumières stroboscopiques, on aperçoit alors les personnages revêtir l’uniforme nazi, mimer les viols de guerre et ses parades, ce qui nous amène à poser un autre regard sur les scènes de l’intime, essayant de comprendre comment ces deux niveaux sont intriqués. La maladie mentale de Ludwig n’est-elle pas la folie de tout un continent ?


Enfin, le fou c’est aussi celui qui fait rire, et la pièce n’y manque pas. On ne peut qu’apprécier les grands moments bouffons de Laurent Papot, lorsqu’il imite une Maïté cuisinant des légumes en plastique, lorsqu’il crache du riz à la figure de ses soeurs ou qu’il plonge la tête dans les profiteroles. 


C’est donc un beau moment de théâtre que nous offre Séverine Chavrier, tant pour l’esthétique du décor, que pour sa capacité à nous faire rire et penser. 

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