Je ne suis pas la fille de Nina Simone

Lansman éditeur

  • Date de publication : Février 2019
  • Auteure : Julie Guibert
Je ne suis pas la fille

Une chambre pourrie à l’Eldorado Motel Inn, Atlantic City. Nina Slahorova vient sur les traces de celle qui lui a donné son nom : Nina Simone. Même si elle n’est pas sa fille, elle est comme elle, une femme révoltée. Un voyage initiatique qui pousse Nina à s’interroger sur sa propre histoire, celle de la chanteuse, et plus largement, celle des femmes.

 

La pièce se joue en huis-clos, dans cette chambre de motel avec des « dessus de lit synthétiques à grosses fleurs dégueulasses ». Nina est venue avec son mari, Nico, pour essayer de retrouver le bouge miteux, le Midtown bar and grill, où Nina Simone a commencé à chanter. Mais la quête n’ira pas plus loin que cette « chambre de merde », comme si c’était trop dur de sortir du sas rassurant qui sépare l’idéal du réel.

 

Le discours prévaut dès lors sur l’action. Nina parle, déverse tout ce qu’elle a sur la conscience, laissant à peine Nico répondre à ses questions : « Ca va Nina. C’est pas non plus / ». La seule place de sa parole à lui est dans sa parole à elle : « Mais je ne suis pas fatiguée / Je suis désolée, Nicolas / Ça serait facile, tu dirais : tu es fatiguée, ma chérie / et je me la bouclerai ». Comme si cette chambre de motel était enfin le lieu d’expression de la parole féminine qui déborde, qui écrase tout à force d’avoir été trop longtemps retenue, qui cloue le bec à tous ceux qui essayent de l’interrompre.

 

Cette parole – ou plutôt ce chant, dont on perçoit le rythme, juste équilibre entre la langue poétique et le langage du réel – s’embrouille, mêle plusieurs niveaux de lecture. C’est d’abord le récit en creux de l’histoire de Nina Simone : « Elle est là, dans ce bar pourri avec sa robe blanche, elle a joué toute sa vie du Bach et du Mozart, et là, le type lui dit : « si tu ne chantes pas, pas la peine de venir ». Le texte est ainsi ponctué d’anecdotes racontées avec un point de vue interne, comme si Nina Slahorova avait été là dans l’ombre de la chanteuse pour observer ses caprices de star, son mari qui la battait, ses concerts, les assassinats politiques… Le texte est aussi ponctué de citations en anglais, d’extraits de chansons (même si on aurait aimé en trouver plus), autre chant qui vient se substituer au premier :

 

I wish I knew how

It would feel to be free

I wish I could break

All the chains holding me

I wish I could say

All the things that I’d like to say

A cette vie de la chanteuse s’entremêle la vie de celle qui partage ses initiales, et surtout le drame de sa mère. Nina Simone est « le monument au milieu de [sa] vie », le paravent qui la coupe du tragique : « Peut-être que ça m’arrange que ça coïncide / Qu’elle se soit balancée à cause de Nina Simone et pas à cause de nous ».

 

Nina Simone, c’est aussi celle qui la rend forte, qui lui rappelle que toutes les femmes sont des géantes, « des grosses géantes obèses dans des mini-shorts / Des énormes géantes sur des talons aiguilles très très fins » qui ne demandent qu’à se libérer du carcan des hommes, du sexisme ordinaire imposé par l’homme blanc hétéro. Le texte prend une tournure résolument féministe et on regrette dès lors de ne pas avoir les mots de l’homme, de pouvoir entendre sa défense, ce qu’il a réellement à dire.

 

Je ne suis pas la fille de Nina Simone est donc un beau texte, écrit avec justesse, qui, en partant de l’histoire d’une célébrité et d’une anonyme, finit par parler à toutes et à tous. On aurait même aimé qu’il soit plus long, qu’il s’attarde un peu plus sur les thèmes qu’il développe, au lieu de nous laisser sur une envie de plus.

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