La Nuit des Taupes

Théâtre Nanterre-Amandiers

  • Date Du 17 au 20 avril 2019

PHOTO MARTIN ARGYROGLO

 

Dans La Nuit des Taupes, Philippe Quesne nous plonge dans la microsociété de ces créatures troglodytes, dont l’étrange anthropomorphisme explore un imaginaire scénique stupéfiant.

 

La servante s’allume. Les tremblements de l’ampoule semblent indiquer du mouvement tellurique dans l’environnement de la caverne. Une griffe sort alors soudainement du mur principal du petit abri souterrain désaffecté au centre de la scène. Cette référence au genre horrifique est par la suite contrebalancée par l’apparence des taupes, dont la maladresse clownesque apporte une dimension comique à la viscéralité de certaines scènes. La Nuit des Taupes utilise astucieusement des hybridations de tons pour retrouver l’émerveillement des rituels de la vie humaine. Ainsi est développée une esthétique au naturalisme fantastique. La naissance retrouve par exemple son étrangeté animale par les codes de ce microcosme, où les taupes conservent une approche de leur environnement très bestiale malgré un comportement anthropomorphique sur certains aspects.

 

Cette redécouverte ludique du monde, par l’esprit d’exploration des taupes, se retrouve alors en miroir dans l’approche du processus de création artistique et surtout dans l’importance de l’art dans une société. Les codes de ce qui est appelé ici « caveland » renouvellent effectivement l’utilisation des instruments de musique maniés sur scène par les taupes. Une guitare-basse se retrouve frottée par terre pour créer des tremblements sonores à l’écho caverneux. La taupe s’adapte à son nouvel environnement en explorant les associations possibles entre ce dernier et sa nature maladroite. Elle utilise ici l’instrument avec les particularités de son identité. La création artistique est donc exposée comme une perpétuelle exploration de ce qui nous entoure. L’artiste opère des perpétuelles reconstructions d’éléments du lieu pour détourner leur usage premier au profit des besoins du groupe.

 

L’art est alors présenté comme une part essentielle de la cohésion de ce groupe. La scène où les taupes organisent un petit théâtre d’ombres est un exemple probant de cette représentation de leurs pulsions à travers la sublimation d’un partage festif de ces images. Le ver de terre, source de désir carnassier et charnel dans la scène précédente, se retrouve ainsi dans les projections. Cela met en abîme la puissance esthétique des images scéniques de la pièce par ce petit théâtre servant de double à la vie des taupes. La transe festive, et en particulier musicale, de la communion autour de l’œuvre d’art sublime donc l’importance de l’art comme la mise en miroir nécessaire au développement d’une société. Par ce biais l’exploration artistique et plastique est montrée comme un outil essentiel au cheminement vers une utopie politique et la communion autour d’une réflexion et d’un émerveillement communs sur nos rituels sociaux.

 

La plus grande force de la pièce de Philippe Quesne demeure l’incroyable maitrise scénique sous l’humilité de l’exploration maladroite mais précise des taupes. Le plaisir de la découverte en groupe va de pair avec un plaisir de la communication de cet esprit de liberté ludique totale avec le montage habile et prodigieux d’un album rock. La réflexion autour des thématiques sociétales est mise en valeur par l’écrin de ce plaisir de la scène. Cette atmosphère chaleureuse est singulière dans un paysage théâtral ayant souvent peur d’allier la réflexion politique avec l’émerveillement pur pour les possibilités d’invention de la scène. C’est cette force de l’image scénique qui permet à La Nuit des Taupes de raviver l’imaginaire sensible et mystérieux du théâtre, dont l’âme est traditionnellement figurée par cette servante introduisant et clôturant ce chef d’œuvre.

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