Dying Together

Théâtre Nanterre-Amandiers

  • Date Du 29 au 31 mars 2019
  • CONCEPTION ET MISE EN SCÈNE Lotte van den Berg
  • AVEC Floor van Leeuwen, Gerindo Kamid Kartadinata, Salomé Mooij, Lotte van den Berg, Justyna Wielgus, Josefine Rahn, Lukas von der Lühe
  • COMPOSITION MUSICALE Polly Lapkovskaya
  • SCÉNOGRAPHIE Breg Horemans
  • CRÉATION LUMIÈRES Vinny Jones
  • DRAMATURGIE Tobias Staab
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Photo Salih Kilic

 

A travers un véritable protocole expérimental théâtral, Lotte Van Den Berg met en valeur de façon inédite la responsabilité du spectateur dans son positionnement sensible et politique, ici en tant que constructeur du spectacle par une dramaturgie intérieure.

 

« Trouvez un endroit dans l’espace, seul(e), pour lire ce texte. ». C’est par cette invitation inscrite sur le livret présentant le cheminement à venir du spectacle que le public s’éparpille sur le plateau gris, sobrement éclairé par la réflexion lumineuse des grands panneaux blancs au plafond. L’absence de signe de théâtralité est déjà marquée par le dispositif et va se prolonger par l’instauration du spectateur comme constructeur principal de la dramaturgie, à travers une expérience intérieure et solitaire de son rapport au groupe corporel de ses semblables.

 

La troupe de performeurs nous présente d’abord le principe de l’expérience ainsi qu’une application de son protocole. Il est prononcé successivement en anglais sur un ton neutre par les membres de l’équipe, à partir d’un accident humain mortel, comme le crash d’un avion de la Germanwings dans les Alpes. Les spectateurs sont ensuite appelés à constituer une « constellation » : leurs corps sont positionnés par les performeurs qui les appellent à « représenter » un rôle précis de la tragédie. Le spectateur peut accepter ou refuser et a liberté de modifier sa position initiale, en fonction de ce qu’il ressent lors de l’annonce de chaque étape de l’événement. Cela comprend de l’avant jusqu’à 100 ans après, et ce qu’il expérimente par rapport à la notion de vivre ensemble corporellement, à travers le prisme d’une mort collective virtuelle. Chaque individu a un lien direct ou indirect avec la situation mortelle abordée, ce qui met en évidence l’impossibilité d’avoir une vision globale. Lotte van den Berg place donc chaque personne à un même niveau scénique et corporel grâce aux spectateurs participatifs. Ces derniers se remettent alors en question sensoriellement et intellectuellement sur ces sujets souvent abordés avec la distance d’un écran de télévision ou d’un journal papier. Ainsi l’expérience de représenter un migrant percevant les européens figurés de l’autre côté du plateau interroge directement la sensation physique, notamment le malaise qui peut être éprouvé. Celui-ci est lié à l’incapacité de répercussion immédiate et concrète de ses actions. Cette incapacité est rendue possible par la conscience permanente de la simulation, et donc son engagement dans la réalité grâce au nouveau point de vue que le spectateur a développé. Cette expérience sensible du politique, qui se fonde sur la construction intérieure du récit et la cartographie des corps, entraine parfois une confusion constructive sur les rôles de chacun. L’optique est de remettre en question notre vision de chaque protagoniste d’un conflit et notre positionnement éthique et intime par le fait de représenter un protagoniste pouvant être un meurtrier.

 

Le dispositif théâtral dépend grandement de l’implication corporelle et intérieure du public. Un risque demeure : le fait que certains ne sortent pas de la posture habituellement passive du spectateur ou restent dans des approches très statiques de la mort malgré la liberté de mouvement rappelée fréquemment par le protocole expérimental. Les performeurs choisissent de ne jamais intervenir après le positionnement pour ne jamais biaiser l’expérimentation, ce qui prolonge leur volonté de ne pas prendre parti dans la représentation de ces moments historiques. Cela crée donc des dynamismes de groupe variant selon les sujets abordés. La progression vers l’intime avec le sujet des attentats du Bataclan crée par exemple davantage de refus chez les spectateurs à cause de la proximité du sujet. Une gêne se ressent corporellement par la suite, mais n’empêchant pas le positionnement intérieur et la réflexion qui en découle sur cette nouvelle façon de percevoir le vivre ensemble par une expérience de mort collective.

 

Dying Together réinvente donc la représentation du vivre ensemble, à travers la responsabilité du spectateur totalement libre et autonome dans la construction des constellations fondatrices du développement scénique du spectacle. Les questionnements naissent à cause du manque quasi-total d’indications de la part des performeurs. Ils laissent donc le choix au spectateur de générer sa propre dramaturgie intérieure, de façon presque cinématographique, des événements. Il réinterroge alors de façon virtuelle et sensible son positionnement éthique et politique dans la réalité grâce à la proximité des corps réceptacles des identités des protagonistes des événements.

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