Notre classe

Théâtre de Suresnes Jean Vilar

  • Date 12 au 15 mars 2019
  • Dramaturge Tadeusz Slobodzianek
  • Mise en scène Justine Wojtyniak
  • Production Cie Retour d’Ulysse et Cie Planches de Salut
  • Comédiens et musiciens acteurs Myriam Jarmache Dora, Fanny Azema Zocha, Julie Gozlan Rachel puis Marianna, Serge Baudry Jacob Katz, Tristan Le Doze Rysiek, Zohar Wexler Menahem, Georges Le Moal Zygmunt, Gerry Quevreux Heniek, Claude Attia Vladek, Stefano Fogher Abraham.
  • Musiques Stefano Fogher
  • Lumières Hervé Gajean
  • Regard chorégraphique Sylvie Tiratay
  • Plasticienne textile Manon Gignoux
  • Costumes et scénographie Justine Wojtyniak
  • Traduction du polonais Cécile Bocianowski aux Éd. de l’Amandier (2012)
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Notre classe est une pièce de Tadeusz Slobodzianek qui a remporté le prix NIKE en 2010 et l’Aide à la création du CNT en 2015 . Après avoir tournée dans plusieurs pays, la mise en scène de Justine Wojtyniak est jouée en France depuis l’été 2017. La pièce, écrite à partir d’une photo de classe, rassemble dix personnages juifs et catholiques. Elle raconte les chemins croisés de ces élèves tout au long de leur vie à partir du pogrom dont ils sont témoins, complices, victimes, ou rescapés. Construite en quatorze leçons, scandées par la metteuse en scène en bord de plateau, la pièce est jouée par dix comédiens dont deux musiciens et une chanteuse.

 

Proche du théâtre verbatim*, cette pièce s’appuie sur des témoignages alors même que les faits rapportés sont toujours niés par la Pologne. C’est un texte épique, composé essentiellement de récits et peu de dialogues d’où la revendication d’une pièce faite pour un « chœur de dix acteurs ». De ce spectacle émane une profusion de propositions qui ne sont pas toutes égales.

 

Le jeu des comédiens n’est pas uniforme. Certains prennent de la distance, se font narrateur de leur propre histoire sans incarner le personnage au moment où un personnage raconte l’événement alors que d’autres jouent le personnage en même temps qu’ils relatent leur histoire. On distingue donc principalement deux types de jeu, un jeu tourné vers l’incarnation et l’autre plus distancié, désincarné. C’est une dichotomie qui va à l’encontre de la cohésion créée par les scènes de groupes très fréquentes. Les premières leçons sont courtes, les déplacement un peu superficiels puisqu’ils semblent avoir une raison d’être purement pratique : créer du mouvement, tandis que ceux des dernières leçons sont plus recherchés, tout comme tous les éléments qui sont déployés avec une plus grande finesse dans la suite du spectacle. Il est possible de l'expliquer par le côté joyeux et enfantin, du début de l'histoire mais une suspicion demeure. 

 

Les parties chorales chantées à l’unisson ont un caractère systématique et alourdissent les courtes scènes liminaires. Les chansons sont ainsi progressivement diluées pour trouver un équilibre entre la parole et le chant. Les micros sur pieds qui apparaissent dans les dernières scènes traduisent un essoufflement de la pièce, qui dure deux heures, et témoignent peut-être aussi de la fatigue des comédiens. Aucun choix esthétique ne justifie totalement la présence des micros et ils ne font pas l’objet d’une mise en scène particulière. Ils semblent être là uniquement par nécessité pratique, l’accompagnement musical se faisant plus sonore et aurait tendance à couvrir les voix. Dans ce spectacle, la musique participe grandement à créer l’ambiance, à dramatiser les propos. Il en est de même concernant la scénographie puisqu’il y a très peu de changements de lumière, excepté les éclairages latéraux en plongée et en contreplongée d’intensité égale.

 

La scénographie, toute en clair obscur, s’inscrit dans la tradition du théâtre d’objet*. Les vêtements en nombre abondant sont suspendus à des cintres en demi-cercle et forment l’arrondi de la scène. Ils instaurent une présence-absence des personnages et rappellent aussi l’accumulation des vêtements qu’on peut voir à Auschwitz. Des instruments à cordes sont suspendus en alternance avec les vêtements sur les cintres éclairés en permanence par des lumières en douche. Un piano, une batterie et les instruments à cuivres occupent le fond du plateau. Il n’y a pas de coulisse dans cette pièce, tout est donné à voir, comme l’histoire que l’on entend puisque l’on parlera de ce que refuse de reconnaître encore aujourd’hui la Pologne. Une image saisissante est donnée par les cintres vides éclairés à la suite de la scène du pogrom tandis le reste du plateau est plongé dans l’obscurité. D’autres tableaux scéniques ponctuent la pièce comme celui de la Pietà, motif religieux de l'iconographie chrétienne représenté en sculpture et en peinture. Ceux-ci rappellent la genèse de la pièce : une photo de classe.

 

L’héritage du théâtre musical est clairement revendiqué et croise le théâtre d’objet. Les instruments deviennent des objets lors d’une scène entre deux groupes ou un corillustre la « dispute » ou encore lorsqu’un des hommes découpe les cadavres en morceaux, le bâton de pluie quand il s’abat au-dessus des corps émet un son net, puis quand il remonte dans la position initiale fait entendre sa musique si connue. La technique de jeu étendue permet de faire des bruitages instrumentaux : au violon de crisser, aux trompettes de former un chœur instrumental de soupirs fascinant qui s’avance progressivement vers le public.

 

Un manque d’homogénéité du jeu des comédiens et la redondance des chants à l’unisson au début laissent peu à peu la place à un style plus épuré avec des scènes indépendantes silencieuses, les bruitages faits par les instruments ou l’accompagnement musical. Le spectacle retrace peut-être le cheminement de la mise en scène. Le caractère hétéroclite de la mise en scène constitue rappelle l’éclectisme des genres convoqués puisque la pièce rassemble de multiples références au théâtre d’objets, théâtre musical et théâtre visuel hérité de Kantor.

 

*Le théâtre verbatim est un mélange séduisant de faits journalistiques et d' immédiateté théâtrale.

*Le théâtre d’objets est un des avatars modernes de la marionnette. Il consiste à utiliser des objets de la vie courante et à les faire vivre comme on le ferait avec des marionnettes.

Les définitions sont tirées du site theatrecontemporain.com menacé de fermeture.

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