Rencontre avec Justine Wojtyniak

Justine

Metteuse en scène et comédienne d’origine polonaise, Justine Wojtyniak vit et travaille à Paris depuis 2002. En 2017, elle monte Notre classe de Tadeusz Slobodzianek au Théâtre des Halles à Avignon et au Théâtre de l’Épée de bois à la Cartoucherie. Cette pièce, qui parle des relations entre 10 élèves juifs et catholiques pendant la Seconde Guerre Mondiale est rejouée du 12 mars au 15 mars au Théâtre de Suresnes. Nous la rencontrons à cette occasion.

 

Pourquoi as-tu décidé de montrer Notre classe en France aujourd’hui ?

J’avais un besoin intérieur de travailler sur ce qui s’est passé en Pologne pendant la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd’hui, le gouvernement polonais efface tous les liens avec la Shoah(1) et la nouvelle génération est privée de sa mémoire. Il y a un vrai problème de non, dit, une « blessure de silence » qui empêche de se guérir soi-même et de construire son identité. A ce jour, la société polonaise est partagée entre le mythe du héros, une auto-mythologie qui alimente le patriotisme, et le devoir de mémoire. Pendant la seconde guerre mondiale, seuls 2 % de Juifs ont survécu en Pologne alors que ce pourcentage est plus élevé dans d’autres pays. Il est donc important de se demander ce qu’il s’est passé, et de reconnaître que la population a eu une part active dans le génocide.

 

Aujourd’hui, ce qui me touche particulièrement, c’est la souffrance et la ghettoïsation. En Pologne, le racisme touche désormais les migrants, et en France, il existe un racisme général qui se reproduit à chaque crise.

 

Plus largement, Notre classe est une géniale métaphore de la vie, car elle se déroule depuis les bancs de l’école à nos jours. Il y a comme une optique testamentaire : il s’agit de dérouler les événements les plus importants de sa vie, de créer une sorte de panorama de la destinée humaine, de montrer comment cette dernière est ballottée par les événements politiques.

 

Est-ce que c’est ce qu’on appelle “l’expérience kantorienne” ?

L’expérience kantorienne est une expérience totale. Tadeusz Kantor était un artiste, un chercheur, pour qui la petite vie est une matière d’art. Il s’intéressait notamment à la grandeur du dérisoire et voyait la mort comme une condition de notre vie. Pour moi, ce que je retiens de Kantor, c’est son rapport à la mémoire et à la petite vie individuelle. Kantor est inventeur du théâtre de la mort. La découverte de la mémoire qui opère par les clichés qui se superposent est devenue la matière première de sa création. Je me sens très proche de cela.

 

La musique a une place importante dans ton travail, et notamment dans Notre classe qui est présentée comme un « chœur pour dix acteurs ». Selon toi, qu’est-ce qu’elle apporte au texte ?

La musique fait partie de ma recherche pour trouver une poétique qui pourrait dépasser la réalité. En outre, je cherche à créer une poésie d’être, où il est possible de se projeter. La transdisciplinarité (la musique, la danse, les images) permettent de dépasser ce rapport au réel. Pour moi, le théâtre est un espace autonome qui peut inventer son propre langage. Je souhaite reproduire sur un spectateur la même sensation que la lecture d’un poème, afin de construire des émotions qui échappent.

 

Pour toi, le poétique est-il lié au politique ?

Oui. Toutefois, pour moi, le théâtre n’est pas politique uniquement par son thème, mais parce qu’il touche au plus près de l’être et des modes d’être de l’acteur ; il est engagé par le corps, c’est par le corps que la parole se matérialise. J’ai aussi choisi de faire du théâtre avec un collectif, ce qui pour moi est politique. Il s’agit de faire des expériences collectives, de traverser des moments ensembles. Le théâtre est un acte d’anamnèse, au sens où Walter Benjamin l’entend. C’est-à-dire que si je mets mes mains dans la terre, et que je la fouille, c’est l’acte lui-même qui va me changer, plus que les lambeaux que je peux y trouver. L’art peut nous changer de l’intérieur.

 

(1) Le 27 janvier 2018, la Pologne a voté une loi prévoyant des amendes ou des peines allant jusqu’à trois ans de prison  pour toute personne qui associerait l’État polonais aux crimes commis par les nazis dans le pays pendant la Seconde Guerre mondiale.

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