Am Königsweg [Sur la voie royale]

Odéon Théâtre de l'Europe

  • Date Du 20 au 24 février 2019

Elue mise en scène de l’année par les critiques allemands, « Am Königsweg » (Sur la voie royale) d’Elfriede Jelinek, et distinguée par trois autres prix (Pièce de l’année, Acteur de l’année (Benny Claessens) et Meilleurs Costumes), la nouvelle production de Falk Richter a franchi les rives du Rhin pour s’afficher à l’Odéon – le Théâtre de l’Europe (Paris 6e) la semaine dernière. Trois heures et demie mais pas une seule seconde d’ennui dans cette critique vive et rythmée de notre société et de la situation politique d’aujourd’hui.

 

La performance des comédiens et le sujet de la pièce rendent involontairement hommage au roman russe du début du XXe siècle : « Le Maître et Marguerite » de Michael Boulgakov. Alternant des situations quasi burlesques, des scènes de science-fiction kafkaïenne, des tableaux fantastiques, des moments pseudo-mystiques, Jelinek, à l’instar Boulgakov, parvient à s’évader du réel pour emmener le lecteur dans son univers à la fois angoissant, déprimant et irréel. « Am Königsweg » dresse l’archétype d’un homme blanc agressif, colérique, haineux, xénophobe et nationaliste, dans les habits d’un roi-bouffon à la fois, dans une allusion à peine voilée à Donald Trump. On parle de montée du néofascisme, de racisme, de fanatisme religieux, de suprématistes blancs, mais aussi, en toile de fond, de l’échec de l’élite intellectuelle de gauche qui se tient sur la défensive, à la fois fascinée et pétrifiée face à ce triste et pitoyable spectacle qu’elle est aussi accusée d’avoir contribué à engendrer.

 

La première scène commence par un discours de la comédienne qui joue le rôle de l’auteur de la pièce, Elfriede Jelinek, une grande dame aux cheveux roux, assise sur une chaise dans un coin du plateau devant le rideau fermé. Mal éclairée, dans une semi-pénombre qui reflète la gravité de la situation, elle nous parle sur un ton monocorde de sa perception du monde et de ses soucis. On craint alors bien vite de ne pas tenir éveillé pendant les longues heures qui s’ensuivent. Mais le rideau s’ouvre, un jeune homme maigre et souple en pull-jean-baskets rompt la monotonie de l’instant en se trémoussant énergiquement aux sons de la musique électronique et des photos monochromes projetées au fond du plateau : il danse, il tombe, il se relève, il s’épuise. La scène suivante nous replonge dans un semblant de sérieux, et n’a, elle nonplus, apparemment aucun lien manifeste avec la scène précédente : quatre journalistes-philosophes se réunissent ensuite autour d’une grande table et mènent un débat verbeux sur le pouvoir et l’argent. Un homme gros, capricieux aux longs cheveux roux , vêtu d’une chemise de nuit et capé d’un manteau royal apparaît alors sur le plateau, avec un énorme matelas et des coussins, qui symbolisent la puérilité et la vanité du personnage, sous les traits duquel on devine le président américain. Les scènes rythmées s’alternent alors frénétiquement. On arrête d’essayer de les compter et de les mémoriser, on ne parvient plus à capturer l’instant. L’esprit du spectateur achoppe sur cette impression de folie burlesque et triste à la fois. Les allusions à la réalité des problèmes - islamisme, obsession des réseaux sociaux, sur lesquels le roi élu, Donald Trump, règne en maître, font échos aux propos d’une Youtubeuse turque qui nous parle de xénophobie et d’exclusion. D’autres personnages, qui représentent successivement la Deutsche Bank, les médias, les agents culturels, des terroristes masqués couverts de sang, des personnages des dessins animés nous emportent dans un tourbillon de pensées, d’actions et d’ idées de toutes sortes présentées par seulement six comédiens en seulement deux actes.

 
La mise en scène est fantasque, le jeu d’acteurs, brillant, dépasse toutes les attentes, mais le texte, par sa lourdeur, tranche avec l’atmosphère délurée et foutraque. Typique d’Elfriede Jelinek, le texte long et monotone, est en effet trop politisé pour une pièce de théâtre. On quitte la salle avec le sentiment d’avoir pris part à un festin pantagruélique pendant la peste, sans avoir reçu aucune réponse aux mille questions que posent la pièce, hélas trop peu lisible,  pour asseoir ses prétentions à l’intellectualité. Reste que la mise en scène brillante et loufoque est absolument immanquable.

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