La Source des Saints

Théâtre de Gennevilliers - T2G

  • Date Du 10 au 14 janvier 2019
  • Mise en scène Michel Cerda
  • Texte John Milington Synge
  • Texte français Noëlle Renaude
  • Jeu Anne Alvaro, Yann Boudaud, Bénédicte Cerutti, Cyril Texier, Arthur Verret, Silvia Circu
  • Scénographie Olivier Brichet
  • Lumière Marie-Christine Soma
  • Costumes Olga Karpinsky
  • Création son Arnaud de la Celle
  • Collaboration artistique (bruitage) Charles Dubois
  • Régie générale Florent Gallier
  • Assistanat à la mise en scène Silvia Circu
  • Production Sophie-Danièle Godo
La source des saints

 

Martin et Marie Doul, deux aveugles, ont le malheur de croiser le chemin d’un Saint qui leur rend la vue. Entre une vérité sans attrait et un aveuglement heureux, que faut-il préférer ?

 

 

 

D’abord le noir dans la salle, toujours un plaisir pour le spectateur malicieux qui y voit un pied de nez aux attentes de spectacle, qui sourit en entendant quelqu’un lâcher : « c’est long ». Oui, c’est long, au moins, ça ne prétend pas le contraire. S’ensuivent des bruits de pas, on marche dans la nuit. Deux aveugles qui discutent, toujours plongés dans l’obscurité, et une petite lune (un simple projecteur dont l’intensité va augmenter au fur et à mesure) qui se dessine au-dessus de leurs frêles silhouettes. Ça parle. Il faut dire que je me suis un peu endormi au début. Plus tard, ma comparse de spectacle, Ondine m’a demandé si j’avais vu Rêve et folie de Claude Régy. Il est vrai que le côté nocturne de cette introduction a pu rappeler l’univers de Régy, d’autant qu’il s’agissait du même comédien, Yann Boudaud, dans les deux spectacles (ici en Martin Doul).

 

 

Ce Martin Doul, donc, recouvre la vue et répudie sa femme (dont il n’avait jamais vu le visage mais avait cru naïvement, sans jamais les remettre en question, les paroles de cette dernière qui se disait « épatante avec ses grands yeux bleus et sa peau blanche »). Son regard, à Martin Doul, se pose sur Molly Birne, une femme du village, qui doit bientôt se marier avec Timmy, forgeron et ami de Martin. Un peu plus tôt c’était le même Timmy qui avait demandé à Martin de travailler, pourquoi pas en effet, il était bien devenu valide à présent… Mais lui l’aveugle, ne voulait pas travailler, et son regard s’est fait de braise devant cette beauté de Molly Birne. C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai commencé à me réveiller. Parce que cette langue, la langue de John Milington Synge, il faut dire que c’est quelque chose d’incroyable. Elle semble n’être qu’éructation, bouillie de d’allitérations en [r] et en [k], jouant sur une syntaxe titubante qui dévie la phrase pour vous la planter bien dans l’oreille ; un uppercut. Elle ne prétend pas avoir quoi que ce soit de sage, de poli ou de distingué, elle accroche avec elle toute la terre des Îles d’Aran, elle est brute, son intelligence est celle des collines dressées contre le vent. Voilà en quelques mots ce qu’en dit la traductrice du texte, Noëlle Renaude, dans le petit papier qu’ils vous donnent à l’entrée du théâtre : « Le sens est au bout de l’énigme, chez Synge. Il se gagne par la difficulté à dire. L’essoufflement de qui a monté une côte, par exemple, se passe de didascalie. Le halètement est inscrit dans les mots. La beauté, elle aussi, est au bout de tous ces petits chaos. La pièce ne parle que de ça. Elle y est, oui, cette beauté tant espérée, elle gît là où on ne l’attend pas. C’est là que cette langue bouleverse, une deuxième fois. »

 

 

Il faut dire que l’on touche au théâtre parce que cette langue, sale-salie-salissante, est à la mesure des enjeux contemporains, elle est d’une complexité qui diffère de la langue du théâtre classique et nous fait revenir à une poésie brute, première. Les grands archétypes du théâtre sont soudainement mis à nus, exposés, comme s’expose le désir de Martin Doul posant ses yeux sur Molly Birne, désir premier de l’exaltation à la vue de la beauté, désir sexuel (sans-doute-aussi-peut-être) mais avant tout désir infini de s’emparer de cette femme pour l’emmener vers l’horizon, quel qu’il soit, de se sentir une force à escalader les plus hautes montagnes. Or, le désir est une provocation contre l’ordre, il s’en attire les coups, aussi sûr que le clou le marteau. Et ni Molly Birne, ni Timmy ne seront heureux d’entendre les paroles enivrées de Martin Doul. Car qu’y a-t-il de plus dangereux, dans une société basée sur l’accumulation de richesses, qu’un langage capable de vous montrer l’infini au bout du chemin de pierres ?

 

 

Il faut bien évidemment saluer comédiens et comédiennes, qui ont fait un très beau travail, enfin je veux dire, tout le monde a fait un très beau travail, sans quoi je vous aurais parlé du travail de chacun et de chacune séparément, mais non là, vraiment, j’ai eu envie de parler de ce dans quoi je suis entré, parce que c’est un travail magnifique, qui au-delà du théâtre, vous donne l’envie de rêver une langue à la hauteur de vos désirs.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *