La cartomancie du territoire – Road trip poétique

Maison des Métallos

  • Date Du 11 au 16 décembre 2018
  • Texte et mise en scène Philippe Ducros
  • Avec Marco Collin, Philippe Ducros, Kathia Rock
  • Traduction vers l'innu-aimun Bertha Basilish, Evelyne St-Onge
  • Assistant à la mise en scène Jean Gaudreau
  • Images Eli Laliberté
  • Musique Florent Vollant
  • Conception vidéo Thomas Payette / HUB Studio
  • Eclairages Thomas Godefroid
  • Conception sonore Larsen Lupin
  • Costumes Julie Breton
  • Direction technique et régie Samuel Patenaude
  • Production Les productions Hôtel-Motel
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Dans ce spectacle sous-titré « Road trip poétique », l’auteur-metteur en scène Philippe Ducros interroge le déracinement forcé des Premières Nations au Canada. Il pose son regard d’artiste sur la violence extrême subie par les Autochtones et la nécessaire repentance qui en découle.

 

Alors que se joue en ce moment-même une pièce dirigée par Robert Lepage sur ce même thème, un autre metteur en scène a pris le pari de raconter l’histoire des peuples autochtones du Canada. Pour son spectacle, Philippe Ducros est allé à la rencontre des onze Premières Nations. Celles-ci représentent aujourd’hui seulement 4 % d’une population décimée par les colons. Dans cette œuvre de théâtre documentaire intégrant la projection vidéo, c'est le passé de ces peuples et leur devenir qui sont interrogés à travers une langue poétique. Le récit est découpé en chapitres à l'intérieur desquels Philippe Ducros relate son expérience. Il nous fait découvrir des horreurs dont lui-même a souffert en les sortant de l'ombre en tant que documentariste.

 

Selon le dictionnaire Larousse, « autochtone » signifie : « originaire du pays qu’il habite, dont les ancêtres ont vécu dans ce pays. » La cartomancie, quant à elle, est un art divinatoire utilisant le tirage de cartes pour prédire l’avenir ou révéler le passé. La pièce mélange ainsi une forme de spiritisme ancestral pour traverser le territoire canadien en y intégrant les populations qui l’ont habité en premier.

 

Les vidéos de routes infinies et enneigées nous embarquent de manière hypnotique sur les rives de l’Histoire. Le chemin qui retourne sur les lieux des crimes passés est long et sinueux. Les paysages projetés constituent autant de visions fantomatiques. Derrière ces routes de neige qui semblent traverser un no man’s land apparent, ce sont les souvenirs traumatisants des populations de ces contrées lointaines qui sont déterrés. On s’approche des dernières réserves indiennes où sont parquées les Premières Nations.

 

Les acteurs, au nombre de trois – Philippe Ducros lui-même et deux comédiens autochtones au jeu très juste, Marco Collin et Kathia Rock, dépeignent l’horreur abrupte des pensionnats dans lesquels ont été placés les enfants d’Indiens. Ils ont été arrachés à leur famille et à leur culture. Ils y ont subi des violences physiques et psychologiques, incluant le viol. Ultime humiliation, leur langue natale, vestige de leur identité, a été réprimée. En leur enlevant la possibilité de s’exprimer avec leur propre langue, c’est une part d’eux-mêmes que le Canada a violenté. A travers leur récit brodé de témoignages divers, c’est la résilience de tout un peuple qui apparaît.

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Les peuples premiers sont sur-représentés dans les prisons canadiennes. Beaucoup sont tombés dans l’alcoolisme et la drogue. Philippe Ducros décrit par ailleurs le pillage des ressources du Canada en montrant que l’humain et la nature ont été violés dans un même acte de barbarie coloniale. La Cartomancie du territoire explore également le déracinement culturel des Premières Nations. Ces peuples nomades qui ne connaissaient pas la sédentarité ont dû accepter le droit de propriété. Alors que pour eux, le respect de l'humain implique de protéger l’environnement qui les nourrit sans contrepartie.

 

Comme ces routes qui apparaissent à l’écran, la pièce berce le spectateur sur un courant de paroles parfois brutal et ininterrompu. On avance sur le fil d’histoires individuelles qui rejoignent les remous d’un drame national. L’adresse des acteurs au public, directe, renforce d’ailleurs le sentiment de proximité. Parfois, la voix de Kathia Rock apporte un peu de réconfort. Le chant, en langue indienne, nous rapproche des ancêtres oubliés. C’est une voix de guérison qui panse des plaies immenses.

 

Le spectacle se change en rituel chamanique qui sert à exorciser la culpabilité des descendants de colons pour se transmuer en acte de repentance. Au travers d’un texte coup de poing, Philippe Ducros ressuscite les voix des victimes de la conquête occidentale. Ce sont aussi les histoires de tous les peuples opprimés qui se font jour. De nombreuses fois les artistes se sont employés à raconter l’histoire des populations indigènes. (On pourra penser notamment au film Le bouton de nacre de Patricio Guzmán sur les Amérindiens de Patagonie.)

 

En guise de conclusion, des images de femmes et d’hommes des Premières Nations entrent sur l’écran. S’ils paraissent en paix, les traits de leurs visages marqués soulignent la souffrance endurée. Leur yeux nous rappellent à eux seuls une origine millénaire et un lien invisible se crée alors avec leurs ancêtres. Cet échange, qui a une valeur intemporelle et nécessaire ne manque pas d’interpeller, dans un geste artistique de main tendue et quelle que soit notre origine, nos consciences meurtries.

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Photos : © Maxime Côté

 

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