Interview – Thomas Jolly, le second souffle des œuvres délaissées

Photo Thomas Jolly

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Propos recueillis par Emma Caputo (Nouvelles vagues) et Raphaël Dussauchoy (Le Souffleur)

 

Alors que de nombreux metteurs en scène renoncent aux œuvres anciennes face à la réticence du public, Thomas Jolly, acteur et metteur en scène de la compagnie La Piccola Familia, s’efforce d’éveiller un nouvel intérêt pour ces pièces délaissées après avoir survécu au fil des siècles. Des tragédies antiques avec Thyeste de Sénèque à la sombre tétralogie Shakespearienne d’Henry VI en passant par des comédies françaises comme Arlequin poli par l’amour de Marivaux, le metteur en scène nous entraîne dans des univers parallèles, oniriques ou oppressants, qui offrent au spectateur une vision inédite de ces pièces au travers de procédés contemporains. Bien que certains le jugent « tape à l’œil », son théâtre se veut fidèle aux auteurs, traduisant leurs pensées et nous transmettant des messages plus actuels que l’ancienneté de ces œuvres pourrait le laisser supposer. Lors de sa venue à la Sorbonne Nouvelle, Thomas Jolly a accepté de répondre à nos questions.

 

  1. Nouvelles vagues : Vous avez monté Arlequin poli par l’amour en 2006 et vous l’avez ensuite recréé ; une version qui est encore actuellement en tournée et a été de passage à Paris cette année. Pourquoi avez-vous préféré une re-création au lieu d’une reprise ? Quelle influence cette précédente version a-t-elle eu dans la nouvelle mise en scène de la pièce ?

 

Thomas Jolly : Quand on a parlé de re-création en 2011, avec l’équipe que vous avez vue à la Scala, comme je travaille sur la singularité des acteurs – avec leurs voix, leurs corps, leurs singularités de jeu – je n’allais pas faire juste un copié-collé de la mise en scène que nous avions faite du spectacle que nous avions fait en 2006 avec d’autres acteurs (dont moi, par exemple). Donc c’est pour ça que je parle de re-création, c’est-à-dire que j’ai vraiment voulu qu’ils s’approprient le texte. Bien sûr, certaines idées de mise en scène sont toujours les mêmes mais elles sont les leurs. Ils ont apporté plein de choses nouvelles, ils ont amené des textes nouveaux, dans la fameuse partie de l’étude il y a eu des inspirations qui sont les leurs, de leur génération (pas très éloignée mais quand même…), de leur identité. Ce qui m’importe, en tant qu’acteur, c’est qu’ils soient eux avant tout – avant d’être Arlequin et la Fée – qu’ils soient eux, puissamment.

 

  1. Le souffleur : On sait que vous êtes attaché à une vision du théâtre comme étant populaire dans son essence même, le considérant comme un véritable outil pour l’évolution du spectateur dans la société. Quelles seraient vos idées directrices en termes de politique culturelle si on vous proposait la direction d’une grande institution ?

 

Thomas Jolly : Je crois que les théâtres sont pleins mais qu’il faut renouveler le public, ouvrir davantage les portes. Ça veut dire qu’il faut désamorcer les appréhensions vis-à-vis du bâtiment et vis-à-vis des œuvres. Pour ça, je crois qu’il faut inventer des choses en termes d’action culturelle qui soient nouvelles, avec les nouveaux outils, par exemple le numérique, le virtuel, la vidéo… Des choses se font déjà, mais il faut aller plus loin. Il faut réinvestir le champ de l’action culturelle par l’innovation pour redonner le goût de venir. Je pense que quand un spectateur a les clefs et qu’il est assis dans un siège de théâtre, peu importe ce qu’il a en face : que ce soit compliqué ou pas, il peut l’apprécier et avoir envie de revenir. Donc à partir de là, à nous artistes, mais aussi aux personnels des maisons, de travailler à ça.

L’autre chose, c’est que les centres dramatiques ont été créés il y a maintenant 70 ans, à la base pour des équipes déjà sur les territoires, qui travaillaient avec les gens du territoire à qui on a donné des moyens, des murs et des missions. Aujourd’hui, les équipes se sont réduites à un directeur artistique (et bien sûr une équipe de techniciens, relations publiques, administratives, etc. mais je parle d’artistique). Je crois que des équipes permanentes dans les lieux incarnent dans la ville le projet artistique d’une maison et que les habitants croisent les acteurs dans la rue, à la boulangerie, à la pharmacie… L’acteur est comme le médecin d’une ville, le boulanger, un prof : il fait partie de la cité, il l’anime à son endroit, mais il en est aussi constitutif, pas seulement de passage trois jours dans une ville (sauf quand il est en tournée). Nous, la compagnie, c’est ce qu’on fait : on habite à Rouen, on travaille à Rouen avec les collèges de Rouen, les lycées de Rouen, les hôpitaux de Rouen, la prison de Rouen… La question de l’incarnation est très importante. Il y a mille choses encore, mais je crois que les théâtres doivent retrouver la porosité entre la ville et le bâtiment. Il y a une chose qui doit se reconnecter.

 

  1. Nouvelles vagues : Vos mises en scène de textes d’auteurs tendent à « traduire » fidèlement leur pensée et à montrer que ces pièces ont encore des « choses à nous dire » malgré leur ancienneté. Dans Arlequin poli par l’amour, Richard III ou Thyeste, les décors et les costumes placent l’intrigue dans un autre univers, éloigné de la réalité. Comment votre esthétique contribue-t-elle à démontrer l’atemporalité de ces œuvres et le fait qu’elles aient encore des messages à nous transmettre ?

 

Thomas Jolly : Je pense que créer ces univers oniriques, qu’on ne peut pas resituer ni géographiquement ni temporellement, permet justement d’en faire un miroir pour aujourd’hui. Si je mettais sur le plateau des IPads, des IPhones et des gens en cravate, oui, on verrait le lien, c’est sûr. Mais est-ce qu’on a besoin de ça pour faire le lien ? Non. Par contre, comme on fait le lien directement, sans ça, on peut aussi le faire avec d’autres choses comme des choses plus esthétiques, comme le rapport à la science-fiction (je parle pour Thyeste). Le théâtre, pour moi, doit rester un art qui flatte l’oreille, qui flatte le cœur, qui flatte l’âme, qui flatte la pensée et qui flatte l’œil aussi.

 

 

Donc, quand par exemple Marivaux demande de créer une prairie avec des moutons, il y a mille solutions. On peut faire une toile peinte, comme ce devait être le cas à l’époque. On peut faire une vidéo, ce que font beaucoup de gens aujourd’hui comme les toiles peintes à l’époque. Mais on peut tout à fait utiliser la jubilation du plateau avec le public, montrer des acteurs qui font d’autres rôles, qu’on reconnaît très bien, qui mettent des combinaisons et qui font « beh beh » avec des boites qui font « beh », voilà. Mais c’est une proposition, elle n’est pas géniale, il y en a d’autres, mais c’est celle qui, je pense, permettait de créer l’atmosphère propice à la scène qui allait se passer derrière et aussi de démontrer, d’avouer un processus de théâtre qui se construit à vue avec trois bouts de ficelle… J’aurais pu aussi faire venir de vrais moutons. Il y a des metteurs en scène qui font venir de vrais moutons, des vrais animaux, voilà… Je ne dis pas que j’ai raison ; je dis juste que ma traduction est celle-ci parce qu’elle me semble juste par rapport à ce que j’ai envie de raconter, ce que la scène qui arrive va raconter – cet univers un peu loufoque dans lequel ça se passe. Plus on va en loufoquerie au début, plus on peut aller en noirceur à la fin aussi. C’est-à-dire qu’on commence très légèrement et d’un coup, bam, on termine dans une espèce d’âpreté qui participe aussi à cette structure générale.

L’esthétique, la traduction esthétique, est faite de mille choses selon les moyens que j’ai, le temps que j’ai, les idées que j’ai, les acteurs que j’ai, le texte que j’ai… Et donc à partir de là. En tous cas, je ne vais pas au théâtre pour voir ce que je vois déjà, ou dans ma télé, ou dans la vie. Je vais au théâtre pour voir autre chose.

 

Pour assister aux créations de la Piccola Familia, consultez les dates de tournées : http://www.lapiccolafamilia.fr/tournees-1819/

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