Fuck America

Manufacture des Abbesses

  • Date du 23 août au 14 octobre 2018
  • Auteur Edgar Hilsenrath
  • Metteur en scène Laurent Maindon
  • Distribution Ghyslain Del Pino, Christophe Gravouil, Laurence Huby, Yann Josso et Nicolas Sansier
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Le migrant. C’est celui qui doit tout abandonner, tout laisser derrière lui. Il doit écrire à nouveau son histoire. Etre un survivant n’aide pas à avancer sereinement et doit écrire à nouveau son histoire.

 

Le théâtre du Rictus a décidé d’adapter le roman « Fuck America » d’Edgar Hilsenrath écrit en 1980. L’auteur a donné vie à son double littéraire, Jakob Bronsky, juif allemand. Un homme solitaire, dépressif et en grand manque d’amour. «Ce matin-là, je n’arrivais pas à calmer ma bite. A la maison, j’ai pris une douche froide illico. Ça n’a servi à rien. J’ai pensé à Auschwitz. En vain. » Il livre sans filtre, sans interdit, sans concessions sur ces pensées, son ressenti. Le travail ce n’est pas pour lui. Mais il devient indispensable pour survivre au quotidien. Une seule chose l’obsède jour après jour : l’écriture. « Quelque part dans mes souvenirs, il y a un trou. Un grand trou noir. Et c’est par l’écriture que j’essaie de le combler.». Il doit coucher des mots pour conjurer son destin. A l’abri dans son carnet, il parle de sa fuite suite à la montée du nazisme, l’extermination des juifs, le refus de l’accueil des juifs par les Etats-Unis pendant la guerre… A la suggestion d’une connaissance, il a trouvé le nom de son roman : – Le Branleur – qui se justifie sous tous les sens du terme. Il a dû attendre 1952 pour enfin arriver à New-York. Combien de ses semblables auraient pu survivre si les portes du pays leur avaient été ouvertes plus tôt ? Nul ne le sait. Un délai assez long qui a donné au final le titre de cette histoire.

 

Laurent Maindon propose une mise en scène assez ingénieuse. Le plateau se réduit à un matelas, une table et deux chaises. Pas besoin de décors superflu. Parfois, il intégrera la vidéo sur un écran pour créer une ambiance particulière autour des pages noircies par Jakob Bronsky. On le suit à la fois sur le plateau par le biais de Nicolas Sansier. Il s’approprie avec sobriété et émotion cet homme à la fois brisé, combattif et désespéré.  « J’ai compris qu’il ne suffit pas de survivre. Survivre ce n’est pas assez. » On le trouve également sous forme de narrateur et de conscience, présent sous les traits de Christophe Gravouil assis au premier rang dans le public. Il se retourne vers les spectateurs pour leur parler. Un duo très  complémentaire qui nous immerge au cœur de la complexité humaine. Ghyslain del Pino et Yann Josso se joindre à ce duo  pour interpréter tous les autres personnages avec conviction. Sans oublier Laurence Huby provocante en misérable prostituée qui allume Jakob Bronsky et brillante en psychologue  qui va l’aider à exorciser ses fantômes.

 

Une adaptation très audacieuse du roman en 1h10 implique aussi faire des choix dans les récits et dans le ton donné à faire. On retrouve l’humour décalé, des monologues crus et les dialogues incisifs d’Edgar Hilsenrath.  Par exemple, l’horreur de la Shoah n’est jamais vraiment abordée. Mais faut-il décrire ce qui s’est passé pour comprendre les sous-entendus ? A t’on besoin d’expliquer en détail certains moments dramatiques de l’Histoire pour en comprendre l’horreur? L’auteur se permet de se moquer de la question d’identité avec impertinence et cruauté. L’important est de mettre l’Homme, sa condition humaine, ses contradictions, sa perversité au cœur du récit. Loin de l’ «American way of life », l’homme apprend à survivre et peut-être encore espérer.

 

Une pièce audacieuse qui mélange subtilement l’horreur, la tendresse et l’humour. Un cri d’un migrant qui clame que son histoire individuelle s’inscrit dans l’histoire de l’humanité.

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