En réalités

Théâtre 13

  • Date Du 8 juin 208 au 9 juin 2018
  • mise en scène Alice Vannier
  • Compagnie Courir à la catastophe
  • D'après La misère du monde de Pierre Bourdieu
prix théâtre 13

Le prix theatre 13/ jeunes metteurs en scène est un concours avec plus de 80 projets au départ et 6 finalistes au troisième tour, ce qui donne lieu à un festival du 29 mai au 16 juin au théâtre 13 Seine. Pour plus d’informations, clique sur ce Portrait réalisé par Le souffleur.

 

Il semblerait que la sociologie soit à la mode dans le monde du théâtre ! Après Pays de malheur, qui reprenait une correspondance entre Stéphane Beaud et Younes Amrani, Alice Vannier propose de mettre en scène La misère du monde, un ouvrage composé d’entretiens réalisés et analysés au début des années 1990 par une équipe de sociologues, sous la direction de Pierre Bourdieu. Une proposition audacieuse dans le cadre du concours Prix théâtre 13.

 

Un texte d’une grande actualité

Lorsque la pièce commence, les lumières ne sont pas encore éteintes que les comédiens-sociologues s’adressent au public pour l’emmener en 1993, date de la publication de l’ouvrage La misère du monde. Cette proximité immédiate entre la scène et les spectateurs semble annoncer d’emblée que, malgré les 25 ans qui nous sépare des personnages, les voix que nous allons entendre ne nous sont pas si éloignées – et les quelques boutades sur la politique actuelle nous le rappelleront plus tard avec humour.

 

Ainsi, Pierre Bourdieu a voulu s’intéresser à toutes les classes sociales, à tous les milieux et à tous les âges. C’est justement cette forte diversité qu’essaye de nous montrer Alice Vannier en choisissant avec soin des entretiens variés qui font échos à thématiques actuelles. Par exemple, le désarroi des trois lycéennes qui discutent du lycée et du bac évoque en creux le fantôme de la réforme Parcours Sup, le récit surprenant de la secrétaire harcelée par son patron s’ancre fortement dans le mouvement Me too et l’entretien avec les deux concierges de cité pose la question de l’immigration. La boucle est bouclée avec la petite grand-mère qui nous parle de sa retraite. Chaque prise de parole nous touche et fait résonner (raisonner) avec justesse la voix de ceux qui d’habitude se taisent. Toutefois, l’ambition est peut-être un peu vaste et le rythme s’avère difficile à tenir sur les deux heures du spectacle. On aurait peut-être aimé un ou deux entretiens en moins.

 

Une mise en scène ingénieuse, mais inégale

Comment mettre en scène un texte de sociologie ? Comment dramatiser cette énorme compilation de témoignages et de réflexions analytiques ? Alice Vannier a justement fait le choix de montrer ces deux aspects. Ainsi, la pièce alterne entre des entretiens réalisés avec des sociologues et des moments réflexifs entre les sociologues eux-mêmes. Cette idée a notamment l’avantage d’apporter une rupture de rythme : les longs récits des interviewés laissent place à des dialogues plus dynamiques et permettent aux comédiens de varier leur palette de jeu. Toutefois, le spectateur s’habitue vite au dispositif et se lasse sur la durée.

 

Pour changer de scènes, de rôles et de décor, plusieurs subterfuges ingénieux -et esthétiques- sont toutefois utilisés. Par exemple, le grand paravent blanc sur lequel est tagué le titre du premier entretien et qui sert de fond au discours des trois lycéennes est soudain décomposé en multiples tables pour créer l’espace de travail des sociologues. Ainsi, les éléments du plateau ne cessent d’être déplacés, remodelés, repeint et cette agitation semble illustrer le bouillonnement intellectuel lié à ce livre gigantesque qui lui aussi ne cesse d’être modifié. Néanmoins, quelques idées ont un gout de déjà-vu, et si la pluie de feuilles blanches qui recouvre le plateau est un bel effet, il ne surprend guère.

 

Alice Vannier fait donc une belle proposition dans le cadre du Prix théâtre 13/jeunes metteur en scène et s’attaque avec audace à un texte difficile, mais particulièrement pertinent. Toutefois, l’ensemble est peut-être un peu trop gourmand et aurait gagné à être plus condensé.

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