Crocodiles

Maison des Métallos

  • Date du 16 au 20 mai 2018
  • d’après Dans la mer il y a des crocodiles
  • de Fabio Geda
  • adaptation et mise en scène Cendre Chassanne et Carole Guittat
  • avec Rémi Fortin
  • images et photographie Mat Jacob/Tendance Floue
  • montage José Chidlovsky
  • création et régie son Edouard Alanio
  • création, régie lumière, régie générale Sébastien Choriol
  • construction Edouard Alanio, Sébastien Choriol, Jean Baptiste Gillet
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Crocodiles raconte l’histoire vraie d’Enaiat, enfant afghan Hazara qui se retrouve sur les routes de l’exil. Le spectacle est présenté dans le cadre du focus « Exil » de la Maison des Métallos.

 

Le public s’installe sur de petits gradins, laissant au centre un espace de jeu volontairement étroit et nu. L’acteur narrateur se retrouve très près du public, poussé à distribuer son adresse de part et d’autre de la scène. Cela surprend au début et on se dit que ce dispositif bifrontal est une contrainte qui ne simplifie pas la tâche du comédien. En fond de scène, un écran s’allumera par intermittence, projetant les noms des villes ponctuant l’itinéraire de notre héros et des images qui suggèrent des ambiances urbaines. L’espace scénique représente ainsi la route interminable qui mène Enaiat de son village afghan natal jusqu’en Italie.

 

Enaiat vient d’un village agricole afghan où il n’y a ni eau courante ni électricité. Issu de la minorité Hazara, il doit fuir son village avec sa mère alors qu’il n’a qu’à peu près dix ans – on ne fête pas les anniversaires dans sa culture et il n’a pas de document d’identité. À peine arrivé au Pakistan après un long voyage, il se retrouve seul au réveil, abandonné par sa mère, qui lui donne ainsi une chance ô combien cruelle d’échapper aux persécutions qui le menaçaient. Seul en scène, Rémi Fortin prend à bras-le-corps l’histoire d’Enaiat, qui fait alors une déclaration d’amour pour son pays, son village natal et ses proches, qu’il n’aurait quitté pour rien au monde s’il en avait eu le choix. Livré à lui-même et au monde de la rue, il trouve rapidement un boulot de garçon à tout faire pour un commerçant pakistanais qui le prend sous son aile. Aguerri par cette première expérience, il devient vendeur ambulant sur les marchés, doit se battre et décide tout à coup de partir, toujours vers l’ouest. Il rentre alors dans le monde des passeurs et de l’exploitation humaine, travaille avec un groupe de migrants à la frontière iranienne, avant de se faire expulser. Ces allers-retours soulignent à la fois sa détermination et cette forme d’esclavage des temps modernes que subissent les migrants.

 

La mise en scène ne laisse que peu de place au pathos contenu dans un récit de vie aussi extraordinaire. Rémi Fortin maîtrise son propos et son adresse directe montre à quel point il s’appuie sur le public pour nous raconter cette histoire. Les images projetées semblent finalement anecdotiques, tandis que les choix de mise en scène vont à l’essentiel de manière juste : la traversée en mer vers la Grèce est figurée à l’aide d’un simple tissu brillant que l’acteur déroule sur scène. Cela suffit pour montrer la détermination et la folie d’entreprendre une telle traversée – on ne peut s’empêcher de penser aux images d’Aylan, enfant kurde retrouvé échoué sur une plage turque en 2015. Les choses n’ont pas changé, mais l’histoire d’Enaiat se déroule presque quinze ans plus tôt, l’un des seuls points de repère chronologique étant l’effondrement des tours jumelles. Son nom complet est Enaiatollah Akbari et son histoire est racontée dans le livre de Fabio Geda, Dans la mer il y a des crocodiles. Finalement arrivé en Italie, Enaiat a été recueilli dans une famille d’accueil.

 

La rencontre organisée après la représentation avec l’équipe artistique est encore plus saisissante que le spectacle : des spectateurs prennent la parole et racontent leur itinéraire de jeunes migrants. Le livre d’Enaiat en main, ils viennent d’Afghanistan, de Côte d’Ivoire ou d’Albanie et nous montrent à quel point cette histoire est encore d’actualité. Alors que l’on s’interrogeait sur la difficulté de raconter cette histoire par des artistes blancs et européens, ils évacuent le problème et expriment leur satisfaction de voir l’histoire d’Enaiat prendre vie sur scène. Par-delà la fiction, le spectacle vivant a aussi un rôle à jouer dans la prise de conscience de faits de société de cette ampleur. On en ressort plus vivants.

 

Crocodiles est en tournée en France jusqu’en 2019.

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