Pays de malheur !

Maison des Métallos

  • Date Du 22 au 27 mai
  • d’après le livre de Younes Amrani et Stéphane Beaud (éditions La Découverte)
  • conception, adaptation et mise en scène Charlotte Le Bras
  • assistante à la mise en scène Caroline Lerda
  • avec Karim Abdelaziz, Hakim Djaziri, Agathe Fredonnet, Caroline Lerda et Charlotte Le Bras
  • création et régie lumières Nathan Teulade
  • chorégraphie Sylvie Troivaux (Kafando)
  • production déléguée PAPAVÉRACÉES PRODUCTIONS / Compagnie Les Papavéracées
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« Quitter sa terre natale n’est que très exceptionnellement un choix librement consenti. Il faut la soif et la faim, les terreurs de la guerre, les humiliations, le déni de son identité, l’écrasement de sa dignité ». C’est par ces mots que la Maison des métallos présente le focus « Exil » portant sur immigration & émigration dans lequel s’inscrit la pièce « Pays de malheur ! » de la compagnie Les papavéracées.

D’après le livre éponyme, Charlotte Lebras met en scène la conversation épistolaire de Younes Amrani, 28 ans, issu de ZUP et alors emploi jeune dans une bibliothèque, avec Stéphane Béaud, sociologue. « Lisez le livre pour vérifier » nous lance-t-elle au commencement, dans une volonté de transmettre l’essentielle de la démarche entre ces deux interlocuteurs.


Un pas dedans, l’autre à l’extérieur, c’est le positionnement que les acteurs de la compagnie prennent au pied de la lettre quand la metteuse en scène intervient par deux fois pour distancer la narration. L’assistante à la mise en scène, Caroline Lerda, endosse quant à elle le rôle du sociologue, et apporte par ses réponses à Younes, un point de vue compatissant, tout en gardant la posture d’un scientifique face à une expérience en laboratoire, ou celle de coach en développement personnel.

Younes Amrani, interprété par un chœur formé de trois comédiens (Karim Abdelaziz, Hakim Djaziri et Agathe Fredonnet) se voit lui-même le cul entre deux chaises. Partagé entre le témoignage d’une vie d’un jeune de quartier et son analyse à vif de sa condition sociale, ce personnage se tient dans une attitude réflexive et douloureuse. Tous en tee-shirt, jogging et baskets rouges, le procédé d’un chœur aux silhouettes semblables paraît évident, leur tenue rappelle celle des jeunes de cité, mais évoque aussi le chœur grec par leur uniformité.  Cet ensemble est métaphore de l’approche sociologique, partir d’une individualité (celle de Younes) pour arriver à une généralité du collectif : la condition des jeunes de quartiers défavorisés. Posture bancale, papier en main, prenant parole à la suite des uns des autres, avec la sympathie intéressée d’un valet de Molière, l’adresse de ce jeune à ce sociologue transpire l’infériorité.


Puis au fil de la représentation, la relation compliquée causée par une différence sociale se dénoue : les Younes viennent à parler en face à face avec ce sociologue, comme à un ami. Ce jeune semble soudain s’extirper à son destin de jeune de banlieue grâce à ses lectures et ses réflexions  : « C’est par la culture qu’on s’en sort » entendra-t-on à un moment ou encore « La sociologie peut servir à quelque chose ». Par ses anecdotes à la fois drôles et lucides qui pénètrent au cœur des tabous, Younes recrée le vivant dans son laboratoire de la pensée pour mieux comprendre comment fonctionne la fourmilière des tours de bétons.

Il témoigne de sa nostalgie et de son dégoût du quartier comme touché par les stigmates d’un syndrome de Stockholm et nous retraversons avec lui ses tiraillements quotidiens : sa sœur enceinte par mégarde, une famille qui ne parle pas des choses qui fâchent, les confidences d’un ami à bout à seulement 22 ans en fumant des joints et en buvant de la « Kro » dans son ancienne cour d’école…

Mieux qu’une psychanalyse, il arrive par la sociologie à prendre de la distance avec les événements qui l’ont marqué. Ses deux années de correspondance avec Stéphane lui ont donné une certaine assurance, mais aussi une colère contre ce monde qui ne lui donne pas la vie qu’il mériterait. La posture du chœur s’affirme, parlant d’une seule voix et s’exprimant par grands gestes. Younes accouche de ses problèmes comme s’il désirait s’en débarrasser, les abandonner. Seulement, peut-on réellement se détacher de son passé comme l’émigré de sa terre natale ? La terre natale de Younes, ce n’est pas les plaines abondantes du Maroc, mais bien la chaleur suffocante du bitume et son mal-être à la fac, sa jalousie face aux bourgeois « pleins de tunes » et son aigreur quant à l’illusion de la réussite sociale.

Face au mur, en dansant, en criant, avec fragilité et puissance, Pays de Malheur ! met des mots, des corps, des gestes, des émotions sur ces questionnements sociétaux qui divisent la France encore aujourd’hui tandis que le sujet de l’immigration est plus que brûlant. Une démarche de compréhension, de compassion et d’éclaircissement à voir et à soutenir !

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