Neverland & De terre de honte et de pardon | Le Souffleur

Neverland & De terre de honte et de pardon

Editions Espaces 34

  • Date de publication : 2017 / 2018
  • Auteur David Léon
david léon

Neverland et De terre de honte et de pardon, les dernières pièces de David Léon, abordent en écho l'abus sexuel des mineurs et la honte de classe qui peuvent marquer l'enfance.

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Neverland gravite autour de la figure pop de Michael Jackson pour parler de la relation ambigüe entre Mikaël et Jimmy.

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La pièce reprend des pans de la biographie de l'icône pop . En creux, se dessine l'ombre d'un père sombre. Ponctuellement les interventions d'une psychosociologue nous éclairent sur la violence faite aux enfants et sur les mécanismes psychologiques individuels. Pour l'auteur, « l'intonation du prénom Mikaël peut, au gré du jeu, se prononcer soit à la française, soit à l'américaine. » Ainsi, Michael et Mikaël ne font plus qu'un. Ils sont un miroir l'un pour l'autre. Michael Jackson a en face de lui un enfant meurtri et Mikaël retrouve dans l'icône une forme de modèle, un moi idéal ou un idéal du moi déguisé. Dans la pièce, de multiples sosies apparaissent. Ils ont pour modèle cet homme asexué, décrit par David Léon comme « indistinctement enfant et adulte, indistinctement de couleur noire ou blanche ». Ces dédoublements pourraient être des enfants à la recherche d'un père...

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Jimmy a 12 ans. Mikaël est un adulte. Le premier est amoureux du second. Le tout se passe sans témoins. L'exergue que propose David Léon est la suivante :

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« Il voyait l'univers s'anéantir

dans la multiplicité même de ces manifestations. Seul le témoin tenait bon.

Et le témoin de ce témoin. »

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Le grand passage, Cormac McCarthy

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Neverland était le parc d'attractions créé par Michael Jackson. Il est en français le « pays imaginaire ». N'est-ce pas un endroit où tout ce qui se passe peut rester caché ? Quand est-ce que le jeu devient réel ? Où s'arrête la frontière avec l'imaginaire ? C'est de cela dont l'auteur joue. Le théâtre devient ainsi le lieu où la parole est transmise et où le spectateur est invité à entretenir une écoute qui fait de lui, de nous, un témoin essentiel. Les références de David Léon sont plutôt américaines. L'auteur emprunte des extraits à William Faulkner. De la vie de l'icône pop jusqu'au chant Gospel de la fin, en passant par des références bibliques, l'Amérique surpuissante, sa relation à la « race noire » y est interrogée. La relation entre Mikaël et Jimmy constitue, avec la présence du Père Joshua (« de couleur noire » précise l'auteur), un axe fort de la pièce. L'auteur analyse la « race noire » également, comme vecteur de honte.

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En hébraïque Joshua signifie « celui qui sauve », c'est l'équivalent de Jésus, fils de Dieu. Chez David Léon, le théâtre devient en quelque sorte une représentation sacralisée de la famille. En conclusion, le Père Josh chante Go down Moses. Cette fin forte agit ainsi comme un appel à la libération.

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C'est une pièce qui interroge les violence intimes, sexuelles et psychologiques auxquelles les mineurs peuvent être confrontés. Ces enfants n'ont ni les moyens d'y répondre, ni des "sauveurs" pour panser leurs plaies ou des témoins capables de relayer leur parole. En s'en faisant l'écho, Neverland apporte un regard sur ce que l'on cache ou que l'on fait semblant de ne pas voir.

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Avec De terre de honte et de pardon, c'est la question de la honte sociale que David Léon aborde. Il y injecte sa propre histoire. Il raconte aussi la naissance d'un écrivain, à travers des citations de la Bible. Son style d'écriture est d'ailleurs jalonné de « Il dit », « Mère dit » à la fin des répliques. L'auteur semble utiliser les codes de l'Ancien et du Nouveau Testament comme si ses personnages étaient des figures sacrées. N'est-ce pas là la vision qu'a tout enfant de son cercle familial proche ? Représentant les adultes qui l'entourent comme des modèles surpuissants.

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David Léon convoque dans son monologue les figures de Mère, Père, « Petit-Père » (son frère) et de Caroline sa sœur. L'histoire d'une enfance difficile est entrecoupée de récits de la Bible. Ce Verbe créateur à travers lequel l'enfant se sait, et se doit d'être écrivain. Mère l'a dit :

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« Toi tu seras le fils de la parole, non plus celui de la honte.

Tu seras du côté des Lettres.

Tu nous sauveras de la honte.

C'est toi qui nous sauveras.

Tu écriras. »

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L'enfant Élu, l'enfant-roi, celui qu'on a choisi doit porter sur lui parfois le poids d'une génération et de cette classe sociale désocialisée. Sans l'ascendance des Lettres mais pas illettré, l'enfant David tire alors de ce récit un autre lui-même, capable de porter un regard réflexif sur son environnement. Mais la question de la trahison sociale peut se poser. En devenant écrivain, ne faillit-il pas sa famille, son cercle le plus proche ?

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Chaque « chapitre » se termine par cette réplique qui évoque le Sacré prosaïque de l'enfance :

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« J'ai refermé le Livre. Je l'ai caché au-dessous de mon lit dans les poussières et les moutons. »

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Sous le lit, n'y a-t-il pas les monstres ? Ceux que les enfants s'inventent pour rester dans l'imaginaire. Pas tout à fait encore dans le monde du langage ? Progressivement David Léon y plonge, y revient. La Bible, cet objet sacré est un moyen de raconter les évènements. Comme le suicide de son frère. Ainsi là encore, l'œuvre est traversée par des citations pêle-mêle de William Faulkner, Jon Fosse et de Tarjei Vesaas.

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Sans doute que cette pièce est encore plus forte car David Léon y raconte sa propre enfance, peinte de récits bibliques, entrecoupée de scènes violentes et d'évènements tragiques. L'écriture y est plus "romanesque" et très belle, ainsi de cette réplique continue :

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« Je me suis levé dans le plus profond de la Nuit j'ai descendu pieds nus les escaliers cela craquelait il faisait froid j'ai pris le Livre dans la bibliothèque de Mère sa tranche dorée luisait comme si le Livre m'appelait j'ai récité dans le silence ses phrases vivantes la buée de mes lèvres bleuies leurs commissures gercées »

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Avec Neverland et De terre, de honte et de pardon, la parole d'une enfance meurtrie agit ainsi comme un choc. La langue de David Léon, aux multiples facettes, devient porteuse d'un imaginaire sacré et d'une indicible violence. Elle prend source dans la justesse des mots.

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En définitive, ces deux textes mettent en avant l'éclat de l'enfance, avec sa part d'ombre et aussi de lumière, en ce qu'elle a de puissante et de résiliente.

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