Démangeaisons de l’oracle

Théâtre Paris-Villette

  • Date Du 4 au 16 juin 2012

Florent Trochel met en scène sa réécriture du mythe d’Œdipe dans la grande salle de l’audacieux Théâtre Paris Villette. Entre théâtre et cinéma, son spectacle actualise l’histoire du mythique thébain dans les méandres de la crise financière actuelle.

Epidermique.

L’ouvreuse du Théâtre Paris Villette lance la représentation de sa voix enchanteresse en nous prévenant qu’il est normal pour nous spectateurs d’être aussi éloignés du plateau. La raison de cette mise à distance : un écran, immense et frontal qui cache toute la scène. Le ton est donné, distancié et immersif à la fois. Aux premières images, aux premières lumières se montrent deux couches de représentation : la première dans toute la grandeur de l’écran, la seconde sur scène par touche de lumière sur les comédiens qui transcende la matière frontale du cyclorama.

Nouvelle immersion.

Que construire avec ce dispositif plus que contraignant qui pose le spectateur tout autant que l’acteur dans une double entente, un double jeu… ? Florent Trochel fait le pari de la multiplicité, de la diversité des plans et des regards, mais aussi d’une décomposition et d’une reconstruction du mythe. A l’image de la première séquence filmique mettant en scène une usine de tri, ces Démangeaisons de l’oracle sont un patchwork de séquences, de parcelles de vie, de bribes d’échanges qui construisent le mythe… Cela va même plus loin : elles créent un nouveau mythe d’Œdipe, un chef d’entreprise déchu qui part à la chasse aux papillons. Ainsi, alors que le dispositif produirait plutôt une immersion dans une seule et unique vision de l’histoire qui est racontée, la double présence sur l’écran et sur le plateau démultiplie à chaque séquence, les paroles et les situations. Les visions et les textes se répondent dans un jeu d’échos étranges. C’est un spectacle fantôme et mystique qui fait apercevoir l’absence et la présence, dans la recherche d’une multiplicité de réalité.

Réalité hantée.

Le spectacle de Florent Trochel est difficile à aborder, puisqu’il construit un puzzle complexe et diffracté dans ces pièces mêmes. Considérer le spectateur comme un joueur, un enquêteur du sens et de la réalité c’est prendre le risque de le perdre. S’insinuer dans sa perception par le biais d’un dispositif oppressant et magique à la fois, revient à impliquer le spectateur dans un état sensible et nerveux .
Ce spectacle est une vision au sens premier du terme : installé au cœur même de l’aveuglement de son personnage principal, nous révèle des nouvelles réalités visuelles, filmiques plus qu’un destin de corps. Cet oracle, la révélation de notre aveuglement manque d’incarnation pour nous faire vivre intensément cette reconstitution du puzzle. Les comédiens sont beaux, porteurs d’une parole teintée d’un lyrisme antique. Ils sont seuls, ne se touchent presque pas, si ce n’est dans la violence du geste. L’ensemble est embrumé de cette froideur extrême mais aussi de cette tension, musicale avant tout qui attend on ne sait quoi, qui révèle la possibilité de l’inattendu. C’est une froideur évasive qui s’installe en nous, nous bouscule, mais ne nous transcende pas. Le spectateur se perd dans l’étoilement voulu par Florent Trochel, et se laisse dépasser, plus par le système diffracté mis en place par la vidéo, le noir et la déconstruction de l’histoire, que par l’effet voulu par ce système… Au risque qu’il y reste trop extérieur. Mais l’audace du metteur en scène est indéniable et l’expérience est riche. Le spectacle est plastiquement magnifique, dans l’alliage magique du cinéma et du théâtre. La réinvention du mythe et son actualisation sonnent juste. Il suffit peut-être à chacun de trouver un écho.

Un spectacle à expérimenter, au sein duquel il faut accepter de se perdre et d’errer dans l’apparition des images, des paroles et des sons comme pour « regarder ensemble un ciel d’étoiles la nuit », comme le présente le metteur en scène lui même, dans le programme… Un voyage au coeur d’une réalité mythique, dans et par la matière artistique.

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