Sodome ma douce | Le Souffleur

Sodome ma douce

Théâtre de l'Opprimé

  • Date 27 avril 2018
  • Cie Louves Avec Anaïs Benkelaï, Sophie Braem Vasco, Lola Gutierrez, Laure Marion, Candice Mechaly, Margot Molvinger, Lisa Mondon, Juliette Petiot
  • Texte Laurent Gaudé
  • Mise en scène Laure Marion
  • Scénographie Anne Marchais, Sarah Smets-Bouloc, Clémentine Stab
  • Costumes Léa Michenet, Lucigaël Vaïti, Marion Van Essche, Louise Virecoulon
Francesca-Di-Bonito Le collectif Louves a présenté sa création Sodome, ma douce au Théâtre de l’Opprimé vendredi 27 avril 2018, dans le cadre du Festival Acte&Fac de l’Université de Paris III. L’ambiance de la ville de Sodome est tellement présente sur le plateau que nous avons l’impression de sentir dans l’air les huiles parfumées de ces femmes, si différentes et si semblables.
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À partir d’un monologue sombre et assez hermétique, huit comédiennes, ou mieux huit danseuses, performeuses, se dévoilent sur scène. Elles représentent toutes la dernière fille de Sodome, ville de luxure et jouissance détruite par une armée trop attachée à son Dieu. Le décor est presque absent : seulement un grand mur en briques sur le fond du plateau nous fait penser aux murs de la ville. En haut, vers les projecteurs, des tissus noirs sont pendus, drapés comme des tentes d’une ville orientale.
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La première fille présente sur scène nous emmène dans les souvenirs des beaux jours de la ville, quand les fêtes étaient un rituel quotidien, l’amour, la nourriture et les orgies berçaient la vie des habitants de Sodome. Un jour, quelque chose s’interrompt brusquement : la ville de Gomorrhe, non loin de là, est détruite. Les filles de Sodome se donnent alors corps et âmes pour préparer leur ville au combat, pour résister et ne pas succomber. Cependant, les ennemis restent longtemps devant les murs de la ville sans attaquer, jusqu’au moment où un ambassadeur rentre à Sodome et ensorcelle les belles filles parfumées avec ses mots et ses manières douces et bien affables. Tout fait sens sur scène, et rien n’est superflu : c’est le commentaire avec lequel nous résumons les choix au niveau scénique et de mise en scène.
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Tirée du texte homonyme de Laurent Gaudé, paru en 2010, Sodome ma douce nous montre la condition des femmes dans un espace intemporel qui pose pourtant le même problème chaque fois : elles sont les premiers boucs émissaires des carnages. La mise en scène est épurée : les comédiennes suffisent à tenir la scène. Elles échangent leur rôle et peuvent créer d’autres personnages, d’autres lieux, d’autres ambiances. La lumière aide beaucoup dans cette démarche : en suivant tout simplement des alternances de lumière orangée et bleutée, nous percevons l’écoulement du temps, la succession du jour et de la nuit. De plus, l’emploi de la lumière est parfaitement maîtrisé pour créer des transparences et des opacités sur les tissus noirs suspendus au début puis laissés déroulés jusqu’à terre à la fin.
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Les sons ont été fondamentaux aussi : il n’y a pas eu de véritable musique, ou bruitage diffusé numériquement. Le son, dès le début, est créé par les actrices mêmes par leurs respirations, leurs soupirs, leurs cris, leurs chants orientaux et mélodieux lors des fêtes. Le spectateur a donc l’impression d’être véritablement dans la ville de Sodome, grâce au contact subtil que ces sons humains permettent entre plateau et public.
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En moins d’une heure, les actrices sur scène recréent l’histoire de la fin de la ville à travers un jeu d’acteur extrêmement collectif et corporel. L’esprit de groupe est donc palpable : leurs corps sont présents tout le long, et racontent les faits par le biais de la course, du tâtonnement, du glissement sur le sol, des chutes, des mouvements chorégraphiés, des compositions qui évoquent lieux, personnages et situations, parfois sentiments aussi. Grâce à cela, le rythme de la pièce reste très dynamique tout au long de la représentation, le spectateur perçoit la présence massive de ces corps, habillés en pantalons et bodys neutres, bleu ou marron clair. Les couleurs des costumes sont en accord avec les lumières, et il n’y a pas d’autres accessoires.
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Dans l’espace, les actrices créent également des figures ou géométriques, ou expressément asymétriques, avec une précision de professionnelles qui étonne tout public. Elles sont ou en ligne, ou en carré, ou en rond, ou mélangées, ou accroupies l’une sur l’autre ou éparpillées. Leur corps, et donc leur voix aussi, est le seul instrument dont elles se servent pour nous entraîner dans leur univers. Dommage que des voix n’aient pas été assez profondes au niveau de l’interprétation, car le dispositif s’y prêtait parfaitement.
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Le plus touchant dans ce spectacle est le récit, bien évidemment. L’attention est sur les femmes, et il ne s’agit pas d’une pièce au féminisme bien-pensant. Au contraire, elles sont tout simplement elles-mêmes ; elles mènent leur vie de jouissance en temps de paix, et se battent comme il se doit en temps de guerre. La présence de l’homme en tant qu’ennemi est peut-être un peu simpliste, cependant elles arrivent à la légitimer à travers les thèmes et le déroulé de l’histoire. L’ambassadeur si agréable et aimable n’est en fait qu’un mesquin cynique qui veut tout contaminer avec sa maladie contagieuse. Il aime détruire, mais il ne peut pas le faire sans essayer d’abord d’affaiblir les femmes, trop intelligentes pour se faire avoir si simplement. L’ennemi a donc besoin d’un autre moyen pour atteindre son but : les frapper là où elles sont le plus vulnérables. C’est alors à travers l’amour que la maladie se répand : toutefois, est-ce que le désir d’amour et de jouissance auxquels ces femmes succombent peut justifier de quelque sorte l’acte de l’ambassadeur ? Non. C’est clair. Et face à ce constat, nous nous sentons immédiatement interpellés par la réalité : le théâtre disparaît, et notre société s’impose. Est-ce que cette jupe si courte peut justifier les événements ? De plus, la présence de plusieurs dieux est évoquée : le Dieu des ennemis leur commande de détruire les femmes de Sodome, car « elles l’offensent avec leurs bijoux et leurs orgies ». Néanmoins, les femmes de Sodome invoquent, elles aussi, leur Dieu, et nous pouvons imaginer qu’il ne donne pas les mêmes instructions. Qui croire, alors ? Voilà une autre question qui parle au monde contemporain : jusqu’où laissera-t-on encore les dogmes religieux décider du sort d’une ville, d’un Pays, d’un continent ?
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En sortant du théâtre, on peut imaginer un spectateur qui pense pouvoir mettre de côté cette expérience, et qui cependant se rend compte qu’il n’y a plus le parfum des cheveux des filles de Sodome dans l’air. Parfum diffusé dans l’air par le collectif Louves ? Parfum imaginé grâce à leur pièce, si belle et poétique ? Nous n’avons peut-être pas la certitude, ni de l’une ni de l’autre, mais si le doute reste, c’est que quelque chose a marché. C’est que la dernière fille de Sodome a réussi sa mission : celle de se venger à travers la volupté, de venger ses sœurs en suscitant le désir de Sodome chez les êtres de toute la Terre.
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© Francesca Di Bonito
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Critique de Silvia Paci

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