Incendies

Théâtre des Quartiers d'Ivry

  • Date Du 30 avril au 27 mai 2012
  • Mise en scène Stanislas Nordey
  • Texte Wajdi Mouawad
  • Avec Claire ingrid Cottanceau Raoul Fernandez Damien Gabriac Charline Grand Frédéric Leidgens Serge Tranvouez Julie Moreau Véronique Nordey Victor de Oliveira Lamya Regragui
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Jeanne et Simon sont convoqués chez le notaire après la mort de leur mère. Le notaire leur fait part des dernières volontés de cette dernière, Nawal. Dans son testament, elle demande à chacun de ses enfants de remettre une enveloppe à des membres de leur famille qui leur sont inconnus : Jeanne doit remettre la première à leur père, et Simon doit donner la seconde à leur frère. Ils partent donc chacun leur tour en voyage, à l’autre bout de la terre, à la cime de l’arbre de leurs origines… Pour y trouver la plus brûlante des vérités.

 

Les corps liés par le mouvement entrent en ligne sur scène, les uns après les autres. Puis chacun des corps est appelé à représenter un nom, à incarner un personnage de l’intrigue. La fiction devient silhouette, voix et vie. Puis, c’est l’appel du lointain, en un coup de cloche-extincteur.

 

Déployer le tragique.

Stanislas Nordey déplie les corps des comédiens comme on créerait un origami, avec grâce et précision dans chacun des signes. Chaque geste, chaque phrase est pesée. Les comédiens sont presque fixes, debout face public. La parole est donc tout entière adressée au spectateur à qui se dévoile, personnage par personnage et séquence par séquence cette intrigue digne d’une tragédie grecque. L’homme se fait incarnation d’une parole plutôt que d’un personnage et le spectateur est suspendu aux lèvres d’une colère inouïe, puisque dans cette mise en scène le lyrisme de l’écriture de Mouawad se transforme en une colère rigide et contrôlée. L’énergie est telle que chaque comédien pourrait exploser d’émotion en lâchant la rampe que représente son corps : ici ils implosent. Dans les premières séquences la parole parait agressive, comme si elle était témoin d’une blessure profonde et tacite, qui n’attendait que le drame pour s’ouvrir et faire éclater la fragilité de chaque individu. L’histoire dévoile alors une vérité nue, au visage à la fois horrifiant et libérateur. Les corps sous la lumière étrange deviennent difformes, monstrueux. L’horreur et l’impensable prennent forme sous nos yeux. Les corps suintent, exultent, pleurent, crient, crachent toute la colère d’une vie cachée et meurtrie. La sublime tragique s’incarne dans le corps de l’acteur, face à la fascination silencieuse du spectateur.

 

Focale Vocale.

 

Ce qui saute aux yeux, à l’oreille puis à la gorge du spectateur, dans cette mise en scène des corps absents et sur-présents à la fois, c’est la mise en valeur de la voix, porteuse de la parole mais aussi d’un élan chanté et crié. La parole est tout, transmission, reconnaissance, récit, lyrisme… Mais elle n’est rien sans une mise en perspective lumineuse et épurée. La création lumière sert d’appui au spectateur, pour l’aider à suivre les voix fantomatiques mais bel et bien présentes des personnages : une lumière à la bougie pour les situations passés, un couloir blanchâtre pour les images de voyage, un croisement des corps dans une lumière diffuse etc… Par un nombre restreint de comédiens jouant plus d’une dizaine de rôles, Stanislas Nordey, loin de l’illustration, laisse donc à son public une part de mise en images des paysages multiples, des époques distinctes du texte de Mouawad. C’est donc que l’important est ailleurs, dans un art des mots, dans l’expression qui doit se faire envers et contre tout. Le metteur en scène prend le texte au pied de la lettre, et précisément les dernières consignes d’une grand-mère à sa petite fille, de Nazira à Nawal : « Apprends à lire, apprends à écrire, apprends à compter, apprends à parler. Apprends à penser ». Tout cela à travers les lettres, les cris et les chants de bataille.

 

Combat contre l’oubli.

 

Cette mise en scène de Stanislas Nordey est un état d’urgence. La scène devient un ring de boxe libéré de son sang mais empli de sa violence. Dès la première étincelle, la remise des enveloppes et la colère de Simon, un rythme se met en place : celui du coup donné entre chaque séquence sur un bidon d’essence ou sur un extincteur. Il retentit comme la cloche de fin de round, comme une sentence qui tombe sur les personnages. Ce rythme réel se mêle à un autre rythme : celui des mémoires et des consciences mises à nus et incarnées par le corps des comédiens. Le son envahit l’espace comme la voix des acteurs : Un combat est donné. Comme dans un match de boxe, ce second rythme est tout d’abord effréné, combattif. Puis au fil de l’intrigue et des révélations, le poids du passé prend forme dans la voix de chaque comédien et passe du plus grand cri au soupir le plus fragile. Stanislas Nordey dit de Wajdi Mouawad qu’il « écrit le souffle, l’essoufflement, les brûlures, les incendies de ces vies. » C’est ainsi qu’à la fin du combat, le corps est presque muet, éreinté, mais porteur d’un dernier souffle. La mère parle à ses enfants, d’une voix éteinte mais pleine d’amour. La mère parle, enfin. L’amour et l’horreur se sont consumés pour faire renaître l’espoir. La transmission est sans fin, sans coup de cloche ultime. La mémoire subsiste et gagne son combat contre l’oubli. Une page se tourne, une autre histoire commence.

 

Le souffle de Wajdi Mouawad porté par l’épure incarné de Stanislas Nordey : une mise en scène généreuse, éprouvante et sublime qui donne vie, force et finesse, à un théâtre de la transmission.

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