Ithaque

Odéon Théâtre de l'Europe

  • Date Du 16 mars au 21 avril
  • Notre Odyssée 1 Inspiré d’Homère
  • En français et portugais, surtitré en français
  • Dramaturgie, scénographie, réalisation Christiane Jatahy
  • Avec Karim Bel Kacem, Julia Bernat, Cédric Eeckhout, Stella Rabello, Matthieu Sampeur, Isabel Teixeira
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Après Strindberg et Tchekhov, c’est à partir d’Homère que Christiane Jatahy crée un spectacle qui nous parle du monde d’aujourd’hui. Une exploration d’odyssées entre théâtre et vidéo où les acteurs manipulent la caméra et produisent eux-mêmes les images, parfois au détriment du jeu.

 

Voici une créatrice de la scène brésilienne, dont les œuvres arrivent trop rarement jusqu’en France, et qui de surcroit multiplie les casquettes : Christiane Jatahy, désormais artiste associée du Théâtre de l’Odéon, est tout à la fois auteure, metteuse en scène et cinéaste. Son spectacle Julia d’après Strindberg est actuellement en tournée, tandis que What if they went to Moscow ? d’après Tchekhov a récemment fait sensation. Ithaque est la première partie du projet Notre Odyssée, pensé comme un diptyque dont le second volet sera Nouvelle Ithaque. Le plateau est organisé dans un espace bifrontal. [Attention spoilers] La scène ainsi scindée propose deux réalités différentes de part et d’autre du plateau. Le public installé dans l’un des gradins ne voit pas celui d’en face et ne perçoit que de manière fugace ce qui se déroule de l’autre côté. L’un des côtés est Ithaque, l’autre l’île de Calypso. Lors d’une sorte de « mi-temps » qui casse un peu le rythme du spectacle, les acteurs invitent le public à changer de côté et découvrir ainsi ce qui se passe de l’autre côté.

 

Comme dans ses spectacles précédents, Christiane Jatahy s’inspire d’une œuvre classique, ici l’Odyssée d’Homère, pour mieux en proposer une lecture très contemporaine. Lorsqu’Ulysse rentre de Troie il passe près de sept ans sur l’île de la sirène Calypso, lieu de plaisirs et d’amour, avant de rejoindre son île d’Ithaque où l’attend Pénélope. Ce périple n’a sur le principe rien de similaire avec les tragiques déplacements migratoires actuels qui voient des hommes et des femmes contraints de quitter leurs pays d’origine pour fuir guerre, persécutions, misère au péril de leur vie. C’est pourtant sous le prisme des migrations que l’auteure aborde le poème d’Homère, ces odyssées d’aujourd’hui, sur fond de crise politique tout ce qu’il y a de plus proche de nous. A Ithaque, on retrouve Pénélope et ses prétendants. Trois Pénélopes, incarnées tour à tour par les actrices brésiliennes Julia Bernat, Stella Rabello et Isabel Teixeira. Tandis qu’elles jouaient les trois sœurs complices dans Tchekhov, elles proposent ici trois versions de Pénélope, alternant entre rage et désespoir. Si elles utilisent parfois le Français, elles s’expriment pour l’essentiel en Portugais, ce qui crée des échanges étonnants et pittoresques avec les acteurs, tous trois francophones. De l’autre côté du miroir nous nous retrouvons sur l’île de Calypso, sirène qui retient Ulysse depuis sept années dans une fête perpétuelle. L’emploi des images et du cinéma prend tout son sens quand Calypso et Ulysse, cachés du regard du spectateur par un rideau de cordelettes, sont filmés en plongée alors qu’ils sont en pleine partie de jambes.

 

Les comédiens alternent sans cesse entre le Portugais et le Français et s’adressent parfois directement aux spectateurs et répondent à certains commentaires, dans une volonté évidente d’être au présent et de nous montrer que c’est bien le monde d’aujourd’hui que représente Ithaque. Le spectacle est du reste truffé de références à la culture brésilienne, avec des morceaux de samba classique ou plus récents. Pénélope n’hésite pas à apostropher le public en lui demandant s’il connaît une musique de Caetano Veloso. Mais ces adresses qui visent à briser le quatrième mur semblent parfois perdre les acteurs. Dans leur volonté de s’adresser au public les yeux dans les yeux, ils poussent les spectateurs à réagir mais oublient de projeter leur voix dans ces quelques échanges improvisés. Ils ne ménagent pourtant pas leurs efforts avec des scènes parfois brutales où les prétendants agressent ou tentent de s’imposer face à une Pénélope moderne et belliqueuse, bien décidée à ne pas se laisser faire. La situation politique d’Ithaque évoque de façon presque transparente celle du Brésil et de bien de pays de nos jours : il y est question de corruption, de volonté des prétendants d’écarter Pénélope de la tête de l’état. Les parcours du combattant vécus par trois réfugiés sont également convoqués par la lecture d’extraits de leur récits, récoltés lors de recherches et de rencontres.

 

Le spectacle s’essouffle peut-être par le trop grand nombre de propositions et le jeu des acteurs s’efface parfois derrière le cinéma, quand ils sont absorbés par des placements précis de la caméra pour créer des images aussi frappantes qu’éphémères. La fin du spectacle n’en reste pas moins très poétique avec un lever de rideau qui submerge le plateau et emporte les acteurs dans un véritable déluge ! On attend la suite avec impatience.

 

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