Quai Ouest

Théâtre de la Tempête

  • Date Du 15 mars au 15 avril
  • Compagnie Les échappés Vifs
  • Avec Louise Grinberg, Félix Kysyl, Marc Lamigeon, Julien Muller (en alternance avec Erwan Daouphars), Marie-Cécile Ouakil, Teresa Ovidio, Vincent Schmitt, Marc Veh
  • Scénographie Estelle Gautier
  • Dramaturgie Marie-Cécile Ouakil
  • Lumières Lucas Delachaux
  • Son Julien Lafosse
  • Costumes Irène Bernaud
  • Assistée de Hortense Gayrard
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– Là bas, sur le Quai Ouest –

Une décharge, une déchèterie, un dépôt d’ordures, voilà les mots qui nous viennent à l’esprit quand on observe les yeux plissés dans la pénombre la scène d’exposition que Philippe Baronnet a choisi pour son Quai Ouest. « Ce n’est pas le monde des vivants, ici » s’écrit Cécile avec les airs d’une bourgeoise égarée dans la zone, malvenue dans ce monde en état de crise où règne un déséquilibre patent. Cécile accompagne son patron Maurice Koch dans un crépuscule, entre chiens et loups, à l’heure où tout est imaginable, lorsque le mal peut se montrer au grand jour et que rien n’est plus obligé que la sauvagerie des êtres les uns envers les autres.

Homme d’affaire ruiné, Maurice incarne la réussite et la richesse du monde capitalisme. Ce cavalier solitaire dont on ne sait pas grand-chose n’a rien à faire ici. « Il a pas de raisons valables, il est  fêlé » dit celui qui le fouille. Ici ne viennent que les vrais durs : ceux qui portent une arme. Elle veut fuir loin de ce trou à rats. Lui veut fuir la société, il vient pour se suicider et faire disparaître son corps aux yeux du monde. Sa raison ? Entre une dette ou un caprice, on ne sait pas trop, on hésite…

Claquements de chaînes, sirène de bateau, ombre chinoise, cris d’enfants : ces choses inquiétantes de la nuit donnent suite à une lumière tailladée par les rainures d’un hangar désaffecté. Jour et nuit s’alternent sans avoir d’impact sur le temps, dans cet endroit à la marge, hors de la société.

– Enfer des pauvres –


Des individus sont pourtant là, dans l’espoir et l’attente. Un foyer d’émigrés venus sans doute d’Amérique du Sud : la mère est folle, le père infirme à cause de la guerre et la vieillesse.
Charles, leur fils, entretient la famille et notamment sa petite sœur Claire qui découvre le monde des adultes en buvant trop de café. Charles voudrait passer le fleuve pour rejoindre la ville et travailler. Il préfère « être le bas du haut là-bas, plutôt que le haut du bas d’ici. » Ce mal né aurait voulu « naître le fils idiot d’un banquier ».

Il y aussi son associé Moriko, immigré africain dont les motivations restent obscures. Même si le metteur en scène lui a légué un instant de danse pour s’exprimer, la parole n’est pas son fort. A l’inverse, Rodolphe, ce chien de la casse obsédé sexuel, maîtrise l’art du sophisme à merveille et toute occasion est bonne pour la négoce : échanger, manigancer, bluffer, faire chanter les autres est son cheval de bataille. Si l’un est muet telle une carpe, l’autre est un serpent qui lit dans les cœurs à livres ouverts.

Bienvenue dans une micro-société en marge régie par la misère et le crime. Le climat est instable, il y tombe en toutes saisons des giboulées d’alliances et de trahisons. Pas de place pour l’amour. Rodolphe baise la petite Claire sans plaisir dans une piscine gonflable, ou comme une poupée gonflable ?

On a beau implorer « le seigneur » dans ce « capharnaüm », Jésus parlait ainsi de la ville éponyme : « seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! ». Maurice s’enorgueillit d’être « homme du monde au cœur de pierre », Cécile se galvanise : « tout le mal que je peux, tout le mal dont j’aurais l’idée sera pour vous ». La mère dans sa folie affirme « Dieu fait retrouver les exilés pour qu’ils ne se relèvent pas entre eux ». Charles ne peut quitter cet enfer des pauvres sans la bénédiction de son père dégénéré qui se rit de son fils comme le diable.

– À cœur exsangue –


C’est du théâtre brut, sans compassion que l’on reçoit comme un coup brutal et sans pitié. Une humanité qui n’a plus de tendresse et de larmes pour pleurer. La pièce raconte toute la violence du monde qui puise sa force dans l’indétermination de la narration et les épées de Damoclès suspendus aux personnages.

Les acteurs effectuent le difficile exercice de rendre la poésie, le concret, et l’humour des tournures alambiquées présents dans l’écriture de l’auteur. Bien joué, à l’image soignée, une lumière choisie, des sons qui tombent à pic, le travail de Philippe Baronnet et de ses comédiens est méticuleux. Mais quel sens trouve-t-on à cette pièce ? Tous les personnages semblent cantonnés à leurs raisonnements de scléroses en plaques. Cette œuvre brille par son immobilisme dramaturgique…

Peut-on donner une chance à la vie ? Comment pouvons-nous sortir autrement qu’abasourdi, décomposé, affligé par tant de haine et de souffrance ? Une haine et une souffrance insensées, mais sans tristesse ou justice, un combat de chiens, un drame inéluctable et obligatoire auxquels les bourgeois de la Cartoucherie viennent assister au fatalisme gratuit (moyennant le prix de la place) de la situation désespérée des pauvres.

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