Programme ReGen au Théâtre de Gennevilliers

Das Plateau

ReGen ? Quoi qu’est-ce ? Aux dires de l’équipe du théâtre, ce n’est pas un titre fixe. Chacun peut s’amuser à trouver sa propre interprétation. ReGénération, Re-Gennevilliers, GenRe en verlan ? Une chose est sûre, les trois collectifs qui constituent ce programme sont d’une énergie à retourner les plateaux du Théâtre de Gennevilliers, chacun à leur manière.

 

Das Plateau, collectif mettant au cœur de leur travail l’interdisciplinarité comme catalyseur d’émotions et de beauté proposait Notre Printemps (notre critique http://www.lesouffleur.net/1582/notre-printemps/), adaptation d’une courte nouvelle écrite par l’un de leurs membres. L’IRMAR alias l’Institut de Recherches Menant à Rien présentait Le Fond des Choses : Outils œuvres et procédures (notre critique http://www.lesouffleur.net/1585/rien-en-chantier/), une forme hybride à l’imagination débordante. Et enfin, ceux qui sont bien présents qu’on ne présente plus, les Chiens de Navarre ont investi le plateau avec Nous avons les machines (notre critique http://www.lesouffleur.net/1587/nous-avons-les-machines/), pièce farcesque/éloge de l’imprévu et de l’hyper-présence scénique.

 

Ce court programme de 3 spectacles a été créé pour mettre en valeur et présenter les nouvelles créations de ces 3 collectifs. Un moyen de sensibiliser les publics à la création contemporaine et collective de ces « bandes » qui touchent par leurs différences. Différences et créations uniques que le Théâtre de Gennevilliers avait déjà choisies pour le Festival TJCC, des Très Jeunes Créateurs Contemporains et que ce théâtre choisit de réunir aujourd’hui. Une question se pose alors : Pourquoi mettre sous un seul et même libellé, 3 groupes aux routes et aux envies si différentes ? Nous connaissons ce qui les distingue, moins ce qui les unit. Pour tenter le savoir, partons donc en immersion puissance 3, au cœur de Gennevilliers ! 

 

Il y a quelque chose de sacré dans le fait de venir 3 fois dans le même théâtre en l’espace de deux semaines. Comme une ballade dominicale, sauf qu’elle a lieu le vendredi ou le samedi, sur la ligne 13 du métro, entre des cubes et des chaises. Alors on s’assoit, trois fois, et voilà ce qu’on y voit.

 

Mal à trois.

 

Il y a quelque chose d’instable : un triangle étrange que créent ces trois spectacles, et dans lequel le spectateur voyage, se perd. Comme 3 points cardinaux au cœur du paysage théâtral contemporain, lui-même en sursis. Que ce soit dans l’imprévisible pouvoir de l’improvisation dans Nous avons les machines, dans la recherche permanente de l’IRMAR ou la perception mise à l’épreuve chez Das Plateau : il y a expérience, que ce soit dans la création du spectacle lui-même mais aussi, et bien entendu chez le spectateur. Ce dernier se fraye un chemin inédit parmi ces 3 spectacles, part à l’aventure, comme les créateurs eux-mêmes. Durant la rencontre avec les 3 collectifs, ces derniers nous ont fait part de leur réflexion sur leur processus de création et de la place et la forme que prenait pour chacun d’eux, la recherche. En effet, chaque membre des 3 collectifs va au bout de son propre chemin. Ce goût de l’aventure commune prend forme grâce à la parole de chacun : l’IRMAR donne un thème aux différentes individualités qui constituent son « Personnel », Das Plateau travaille sur la recherche poussée à l’extrême pour chaque medium, tandis que les Chiens de Navarre posent l’acteur en improvisation au centre de la création. Puis les recherches individuelles reviennent dans la formation commune du spectacle, et la structure de ce dernier prend forme. Les processus de création sont alors bien distincts mais suffisamment en mouvement pour se renouveler sans cesse, et créent cette étrangeté propre à la réunion d’une multiplicité égalitaire de recherches et de perceptions, dans un seul et même spectacle.

 

FrAgilités.

 

Les spectacles proposés par ces 3 collectifs introduisent une volonté farouche de montrer l’homme dans ce qui le pose face au monde. Face aux tragédies de l’existence chez Das Plateau, face au vide-plein des choses chez l’IRMAR ou face à l’Autre chez Les Chiens de Navarre. Il y a mise en scène de l’homme dans sa fragilité, qu’elle soit physique, sensible ou métaphysique. L’homme est un corps maltraité, dévoré, déguisé chez les Chiens de Navarre. Il est organique, dans un rapport incroyablement charnel au vivant et donc à la mort. Chez Das Plateau, il est nu, comme l’incarnation de la vulnérabilité de sa condition mortelle. Et chez l’IRMAR, l’homme est symbole de fragilité dans son rapport aux choses, son impuissance à dire ce qui est, et donc dans son incertitude permanente. Se pose alors un rapport au risque, qu’il soit physique sur scène ou interne à la structure narrative ou spatiale : celle de l’homme face à un monde qu’il ne maîtrise pas.

 

Amour du risque, Amour du jeu.

 

Rien qu’en écrivant sur des telles propositions, on joue avec les mots pour retranscrire le plaisir des expériences qui nous sont offertes, des formes détournés, retournés qui se réinventent. Les collectifs jouent avec la narration, avec les références, avec les objets, avec les mots. Ils jouent eux-mêmes, acteurs sur le plateau, avec une énergie et une force de présence. Ils jouent avec tout, créent en nous l’incroyable et jubilatoire émotion des possibilités infinies. On ne sait pas de quoi la prochaine image sera faite, comment elle sera faite et ce qu’elle créera en nous. Et c’est la même chose entre chaque spectacle. Ainsi de ce jeu découle l’amusement, le sourire, la découverte, l’angoisse, mais aussi l’ébahissement du spectateur. Ces spectacles sont ainsi créateurs de liens, tournés vers le public puisqu’ils sont créateurs d’effets, aussi divers qu’infinis. Quoiqu’il arrive, c’est au spectateur de jouer le jeu.

 

Le spectacle vivant.

 

Alors quelque chose semble prendre vie au cœur du sensible et du critique. Proposer 3 formes différentes dans un même programme invite à la comparaison, à la mise en perspective, à la divergence d’opinion et à l’ouverture du dialogue. Les 3 spectacles restent d’une ouverture assez étonnante voire déroutante pour le spectateur, puisque c’est à lui de se créer sa propre histoire à travers les formes. Mais le fond est lié à la forme et la réflexion du spectateur sera liée à la sensibilité qu’il aura face à tel ou tel spectacle et aux enjeux de représentation qu’il met en place. Ainsi, il était intéressant de voir lors de la rencontre avec les collectifs, les questions se poser, les avis diverger sur les différents spectacles jusqu’à créer dans l’assistance un débat d’opinion argumenté et parfois virulent. Quelque chose a lieu, quelque chose se crée dans ces formes qui sont loin de laisser indifférents, qui convoquent, qui provoquent et qui touchent le spectateur. Comme si cette régénération éminemment active dans sa recherche, poussait le spectateur à l’activité, réveillait autrement son imaginaire, sa sensibilité et sa perception.

 

Le programme ReGen révèle l’extra-ordinaire d’un théâtre contemporain, bien présent, dans un monde à redécouvrir pour se surprendre soi. Il met aussi en scène un théâtre au cœur des méandres de l’individu, de son imaginaire ou de ses pulsions, sans évincer la force de la création collective dans l’énergie qu’elle déploie.
Dans l’imprévisible Théâtre de Gennevilliers, se présente un théâtre bien vivant, ancré dans le présent et dans un souffle régénérateur. Une cure de Re-jeunesse dans le vent. Ca décoiffe, ça réveille… Et quand est-ce que Re-commence ? 

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