Rien en chantier

Théâtre de Gennevilliers - T2G

  • Date Du 31 mars au 7 avril
  • Mise en scène Mathieu Basset, Victor Lenoble
  • Avec Baptiste Amann, Solal Bouloudine, Lyn Thibault et Olivier Veillon
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Il est aussi difficile d’écrire sur un « spectacle » de l’Institut des Recherches Menant à Rien, que de s’imaginer faire une promenade dans un tableau de Malévitch. Ou non, c’est comme si les éléments des tableaux de Kandinsky se mettaient à danser devant vous en parlant français avec un fort accent suédois… Essayons de montrer que non, ce spectacle n’est pas « n’importe quoi », c’est rien. Mais ce n’est pas rien non plus, c’est du rien. C’est quoi (?).

 

En orbite.

 

Le noir, bruyant et fascinant. Et puis soudain, la lumière. Le plateau s’offre quasi nu, coulisses et artifices à vue, et finit par ne plus vraiment ressembler à une scène. Au centre : le fond des choses en forme de cube noir dans et par lequel les acteurs/créateurs/techniciens évoluent pour présenter ce qui se passe autour, dans la forme des choses. Entre lignes épurés des formes et géométriques et difformité des moutons-plastiques en mouvement : il y a de tout. Un Big Bang sans le big et le bang : un espace incontrôlable sans effusion ni explosion. L’espace d’une recherche, comme le disent les membres du collectif IRMAR, « le pendant visible du mystère spectaculaire ; sa transparence aventureuse. » Le fond des choses est une aventure qui ne va nulle part, presque silencieuse et épurée. C’est une recherche, qui avance, qui traverse, qui se corrige, qui bégaie. Mais une recherche sur quoi me direz-vous ? Comme le nom du collectif l’indique : sur rien, et donc sur plein de choses. Sur tout. IRMAR tourne autour des choses, pour bien montrer que tout ne tourne pas rond. S’inscrivant dans une incertitude permanente, il n’y a plus le fond et la forme, la surface et la profondeur… Il y a l’entre deux, quelque chose de perdu, d’insaisissable et de secret, qui crée une ouverture de l’intime. Ce collectif pose les choses en elles-mêmes, comme elles viennent, comme elles arrivent, comme elles repartent… Et surtout, à l’image du premier mouvement effectué par un comédien, qui sort de la boîte noire pour poser deux objets en métal et repartir à jardin, pour finalement revenir par la même boîte noire et refaire le même parcours pour reprendre ses deux morceaux de fer : IRMAR vient poser les choses devant nous.

 

Rire du tout.

 

Le spectateur est l’inconnu de l’équation que pose IRMAR, sans en être exclu. Bien au contraire. C’est un véritable défi que pose ce collectif : faire partager au spectateur la mise à l’épreuve de tout, et donc du théâtre. Le spectateur n’a plus à chercher le fond, qui est matérialisé et utilisé devant lui, il doit se perdre dans la forme et les formes qui l’entourent. Ainsi, une nouvelle perception prend place en lui : à la surface mouvante des objets mais au cœur même de sa conscience. IRMAR nous projette dans un voyage à la destination inconnue au cœur duquel nous sommes notre propre et unique interprète. C’est un voyage autour du vide, dans toutes ses formes, qui crée chez le spectateur ce rire étrange et nerveux, qui traduit une mise en danger de sa conscience même des choses. Mais ce rire est multiple, et ainsi profondément jubilatoire. A mi-chemin entre celui créé par les pièces de Beckett ou de Ionesco et de l’incongruité d’un Jacques Tati/Monty Pythons, il est à la fois traducteur d’un ridicule assumé par les acteurs qui désacralise et humanise le tout ; réaction de leur imagination débordante qui prend des formes improbables ; et conséquences heureuses d’une caricature incertaine des « tendances » théâtrales et artistiques… Tout cela avec humilité.

 

Objet Théâtral Non Identifié.

 

{Le Fond des choses} est une proposition entre performance, installation et spectacle. C’est une chose en marche : un processus de création déjà créée sur une anti-création. Riche d’images scéniques esquissés, de matières, et de formes expérimentées sur le plateau, le projet d’IRMAR est une véritable proposition, qui retourne le spectaculaire d’un spectacle pour le rendre « rien en mouvement ». Ce qui est loin d’être vide: croyez en le public qui oscille entre rire nerveux et soupirs de découverte ! En déjouant rythmes, paroles, espace, modalités de représentation et mille autres choses encore, IRMAR crée un spectacle que l’on aurait pu tout aussi bien voir en apesanteur, tant la sensation et l’état dans lequel il nous plonge nous sont étrangers. Ils déjouent tout, en revenant au rien, aux choses qui sont bien là, pour observer leur course, leurs mouvements dans une incertitude vertigineuse, sans leur ôter leur caractère magique, surprenant, fascinant : Se laisser porter par l’insaisissable attraction et sourire de ce qui nous échappe. Être spectateur de la création.

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