La Femme ® n’existe pas

L'Echangeur

  • Date du 1er au 10 mars 2018
  • Compagnie Théâtre variable n°2
  • Mise en scène : Keti Irubetagoyena
  • Texte : Barbara Métais-Chastanier
  • Interprétation : Bruno Coulon, Jézabel d’Alexis, Nicolas Martel, Julie Moulier, Grace Seri
  • Regard extérieur : Quentin Rioual
  • Régie : Mogan Daniel
Photogramme © Natalie Beder

Il y a un peu plus d’un an, le Souffleur allait voir Il n’y a pas de certitude du Théâtre Variable n°2, à la Loge. La pièce interrogeait le carcan de la féminité à travers la figure d’une cinquantenaire en crise qui nous avait passionnés. {retrouvez la critique ICI !}

 

Cette année, Keti Irubetagoyena (metteuse en scène) et Barbara Métais-Chastanier (autrice et dramaturge), fondatrices du Théâtre Variable n°2 en 2010, reviennent avec : La Femme® n’existe pas. Deuxième pièce de leur second cycle de création : Luttes et émancipation, La Femme® n’existe pas se fait prolongement idéologique des questionnements féministes et politiques initiés dans la pièce précédente.

 

Réécriture de La Colonie de Marivaux (1750), la pièce était en maturation depuis plus de quatre ans. Echoué sur une île, où seuls vivent des « sauvages », un groupe de naufragés, décide de s’organiser autour d’un nouveau gouvernement. Des élections sont organisées parmi les hommes pour choisir un représentant de la noblesse et un représentant du tiers état, qui travailleront de pair. Les femmes, bien décidées à prendre part à ce renouveau politique, s’unissent pour élire leurs propres représentantes. Initiant une révolution féministe, elles appellent à l’enlaidissement, la grève du sexe et menacent d’abandon maris et fils pour se faire entendre.

   

Chez Marivaux comme dans la réécriture, la révolution est mise à mal par la ruse des hommes qui parviennent à jouer des discordances d’opinions des deux représentantes, mais le discours n’en est pas moins éminemment politique, invitant à penser l’objectivisation des femmes, la lutte des classes, les dérives possibles d’un féminisme radical, les limites de l’intersectionnalité, l’hypocrisie d’une politique de la complémentarité, ou encore la domination culturelle internationale.

Moins dense, plus accessible, plus drôle et plus grinçante aussi, que dans Il n’y a pas de certitude, la langue de Barbara Métais-Chastanier est subtile, jouant de copie avec celle de Marivaux, accentuant les parallèles et creusant les différences. Ajoutant à l’intrigue un prologue qui retrace l’histoire de Bikini atoll (la population de l’atoll de Bikini a été convaincu par l’armée américaine de quitter son île pour permettre des essais nucléaires, pour « le bien de l’humanité »), Barbara Métais-Chastanier crée des parallèles entre domination culturelle et domination machiste, où l’individu se voit réduit à une donnée dans le calcul de sa rentabilité. Sans tomber dans un didactisme forcené, la pièce interroge nos engagements politiques et l’actualité, ouvrant sur un épilogue (ajout de l’autrice) où la jeunesse, face au constat amer de l’échec (du moins partiel) du féminisme, esquisse les traits d’un nouveau féminisme possible.

 
Bruno Coulon, Répétitions 2017 - CDN de Normandie | Photogramme : Natalie Beder

Bruno Coulon, Répétitions 2017 - CDN de Normandie | Photogramme : Natalie Beder

Sur scène : 2 comédiens, 3 comédiennes. On y retrouve Julie Moulier, qui prenait en charge le seul en scène précédant et qui incarne ici une Madame Sorbin, représentante du peuple, forte et incisive, drôle et touchante. A ses côtés, Bruno Coulon, Jézabel d’Alexis, Nicolas Martel et Grace Seri incarnent avec la même virtuosité les habitants de l’île. Tous et toutes sont travesties en femmes ou en hommes selon les besoins de l’intrigue, représentant tantôt l’assemblée des femmes, tantôt celle des hommes. On notera par exemple, le jeu de Bruno Coulon, tout en humour et simplicité,  s'occupant de son bébé de plastique avec toute l'attention d'une jeune mère de famille. Jeu carnavalesque qui accompagne une réflexion sur les genres, les symboles et leur déconstruction.

Le décor : des banderoles aux slogans provocateurs (l’objet-femme présenté comme produit de consommation), une table, des tracts, une plante verte et un joyeux bordel croissant et progressivement subverti. La salle de spectacle est métamorphosée, figurant le lieu où se réunissent femmes puis hommes pour débattre de politique. Le public, partie prenante de cette configuration, n'est pas en position de spectateur extérieur, mais se voit pris à parti en tant qu’élément constitutif de l’assemblée révolutionnaire, puis de celle, paternaliste, qui vient la remettre en cause.

 

La femme® est un objet à usage unique ou répété. Il existe des versions plus résistantes, lavables, ou pouvant être rechargées, on les appelle « épouse ».

L’intérêt de l’usage unique est le moindre coût de production et la réactivation de la consommation. C’est un produit que l’on appelle « putain ».

Drôle, grinçante et éminemment politique, la pièce met en perspective la lenteur des processus d’égalisation hommes-femmes et la complexité des dissensus au sein même des courants féministes et socialistes, le texte de Marivaux résonnant étrangement avec notre actualité 260 ans après.

 

C’est un véritable coup de cœur théâtral, intellectuel et politique, que nous ne pouvons qu’inviter à aller voir à l’occasion de sa tournée ! Dès demain : le 15 mars 2018 à Mains d'Oeuvres - Saint-Ouen, puis du 26 au 29 mars 2018 au Collectif 12 - Mantes-la-Jolie, les 30 et 31 mars 2018 au Théâtre Louis Aragon - Tremblay-en-France, le 3 avril 2018 au Théâtre Sorano – Toulouse, le 4 avril 2018 au Théâtre Jules-Julien – Toulouse, le 5 avril 2018 au Périscope – Nîmes, le 10 avril 2018 à la Scène nationale d'Albi et finalement du 24 au 27 avril 2018 à la Comédie Poitou-Charentes - CDN de Poitiers.

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