France-fantôme

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du 31 janvier au 10 février
  • Auteure et metteure en scène Tiphaine Raffier
  • Comédiens Guillaume Bachelé, François Godart, Johann Weber, Mexianu Medenou, Edith Mériau, Haini Wang, Rodolphe Poulain
  • Musicienne violoncelliste Marie Eberlé
  • Musicien tromboniste Pierre Marescaux
  • Vidéaste Pierre Martin
France-fantôme

Petite merveille artistique, France-fantôme embarque les spectateurs au XXVe siècle, dans une société qui a changé radicalement son rapport à la mort.

 

Bienvenue dans l’ère de la neuvième révolution scopique. Nous sommes en France, au XXVe siècle. Véronique, professeure de littérature et Sam, son mari, font partie des nantis. Soirée banale après le taff. Elle s’agite dans la cuisine, réajuste sa chemise, se plaint de la version light de La recherche du temps perdu, conçue à l’aide d’un algorithme. Des mots ont été retirés pour diminuer le temps de lecture. Saccage. Véronique appelle son conjoint, Sam, dans la précipitation. Puis, Sam ne répond plus. Et ce n’est pas une mauvaise blague. Il a été tué. Or dans l’ère de la neuvième révolution scopique, les hommes sont devenus immortels. Il est possible de ressusciter dans le corps d’un autre grâce à la société Recall Them Corp. Attristée par cette perte et plus que perdue, Véronique, dit Véro pour les intimes, décide de faire revenir son mari quitte à prendre un vol pour La Réunion où sont stockés numériquement les souvenirs de l’ensemble des citoyens au fond de l’eau. La devise de la France n’est plus « Liberté, égalité, fraternité » mais « Lucidité, sécurité et immortalité ».
Voilà la trame de France-fantôme, une pièce d’anticipation comme on en voit peu aujourd’hui. Et tout simplement une petite merveille. 2h30 de spectacle captivant. Déjà car on entre facilement dans ce drôle de monde, qui serait notre futur, dont le système a été imaginé avec beaucoup de fantaisie, de sens du détail et d’humour. Un peu comme Tolkien a conçu de manière quasi chirurgicale l’univers du Seigneur des anneaux, ne laissant peu de place au hasard. On découvre les pubs punchy de cette société ultratechnologique qui défilent sur des écrans géants, la religion qui y fait le plus d’émules, le protestantisme évangélique*, ses cérémonies républicaines mais aussi ses failles, etc. L’œuvre rivalise d’inventivité. Lors d’une scène cocasse, au début de la pièce, une conférence universitaire dans un amphithéâtre de Nantes, permet aux spectateurs de comprendre comment notre monde en est arrivé là, et quelles problématiques traversent l’ère de la neuvième révolution scopique. Débat houleux entre deux universitaires très drôle car caricatural mais réaliste.
La dramaturge Tiphaine Raffier réussit le pari de tenir les spectateurs en haleine tout au long de cette histoire construite comme un scénario d’un film par une subtile utilisation du plateau des décors et des accessoires. Cela commence dans une banale cuisine assez chargée en accessoires. Puis, le spectateur suit Véronique à la Réunion où, au sein d’un décor plus minimaliste, un écran rectangulaire qui passe au-dessus de la tête des comédiens symbolise la perte ou l’acquisition de souvenirs. Plus tard, via d’autres procédés, le spectateur assistera aux réunions d’un groupe de paroles, à la résistance de Véronique, etc. Une mise en scène particulièrement riche qui permet de questionner philosophiquement un grand nombre de thèmes : la place des images au XXIe siècle, la perte des êtres aimés et le processus de deuil, la technique qui ouvre le champ des possibles, l’immortalité et même le rôle de l’art. Les dialogues sont fins, et parfois même beaux et poétiques. Et Le Souffleur ne peut que vous recommander de courir voir France-fantôme.
* Nota bene à l’équipe si jamais vous lisez ce texte, on ne dit pas « évangéliste » mais « évangélique » car un catholique ou un orthodoxe peut être très bien évangéliste car il s’agit tout simplement d’une personne qui pratique l’évangélisation.

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