L’oeil ouvert à toutes les fenêtres

Théâtre de la Tempête

  • Date Du 8 mars au 7 avril 2012
  • Texte d'après Le journal Le Papotin
  • Mise en scène Eric Petitjean
  • Avec Silvia Cordonnier Philippe Frécon Christian Mazzuchini Philippe Richard
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Eric Petitjean s’attaque à un matériau non théâtral dans Les Papotins ou la tache de Mariotte. Le Papotin est un journal rédigé depuis 20 ans par ceux qui se surnomment les « atypiques », un groupe de personnes autistes ou atteintes du syndrome d’Asperger. Loin de présenter un spectacle sur l’autisme, Les Papotins proposent une expérience sur la communication, l’ouverture et la singularité.

 

En direct.

 

Le spectateur se retrouve dans un flou prenant corps et formes dès les premières minutes. Qui sont ces 4 personnages, où sont-ils, et dans quels sens leurs mots vont-ils ?
Ils parlent de tout, mais pas de rien. Toutes les paroles transmises ont été dites ou écrites, et choisir de les mettre scène c’est aussi retranscrire cette nécessité d’un langage singulier. Des langages singuliers, puisqu’ils sont seuls maîtres de leur logique et de leur pensée. Chacun s’exprime non pas sans manière, mais à sa manière. Chansons, raps, calculs, à faire à ne pas faire, plaidoyer pour la philosophie des marginaux. Ce spectacle rend vie à une parole couchée sur le papier, pour ne pas oublier que derrière les mots il y a une personne. Et c’est avec générosité que les quatre comédiens se plient à l’exercice de style, dans une rigueur et une générosité sans faille. D’une justesse de funambule, ils jouent une parole et sont créateurs de cette communication unique. Ils s’écoutent les uns les autres, et sont au plus proche du public qui devient lui même acteur volontaire ou involontaire. Un dialogue se crée, tout se transforme.

 

Cases à géométrie variable.

 

Ce spectacle est fascinant, étrange comme peuvent l’être les écrans de veille Windows. Il ose.
Tout est regard, vision des choses, et crée ainsi une scénographie optique. Le banc ou les sièges des spectateurs sont lieux du regardant, mais non du voyeur. Ce banc est pivot, puisqu’il permet aux personnages de regarder cet immense écran en fond de scène, représentant un split-screen de télévisions multicolores comme autant de regards sur le monde. Mais il est également estrade, assise et même siège de spectateur pour les acteurs. Ils nous regardent, comme eux peuvent sont regardés. Ainsi, il y a échange entre positions maintenues qui sont autant de règles nécessaires à ces personnages et au théâtre, et brouillage des frontières et des limites posées par les liens sociaux et théâtraux supposés « normaux ».
Tout est en déconstruction: notre œil dans le changement permanent d’éclairage, notre posture de spectateur (réactive ou observatrice), notre structure de raisonnement et nos mécanismes de pensées. Tout comme ce qui se montre à nous sur cet immense écran: des flots de pensées et des formes. L’écran devient point de vue mais pourrait aussi bien représenter le journal atypique lui-même, infiniment transformable, décalée et sans cesse en mouvement.

 

Tendre l’oeil et l’oreille.

 

Le travail d’Eric Petitjean n’est pas larmoyant, pathétique et encore moins signe d’une loupe tendue au spectateur sur l’autisme. Ce spectacle s’inscrit dans la visée du Papotin : il crée un moyen de communiquer et ouvre un espace d’expression. Comme le dit Julia Kristeva à propos du journal

« C’est là, précisément, qu’agit Le Papotin. Il sort ces
personnes, ainsi que leurs difficultés, de leur lieu de
soins (Centres, CAT, hôpitaux de jour, que sais-je encore
?) et leur offre la chance de parler aux autres, d’entendre
les autres, de se faire entendre des autres. »

 

Ce spectacle réussit alors le pari de créer une expérience théâtrale tout autant qu’un repositionnement social nécessaire: celui de l’écoute. Les Papotins proposent un moment de partage, d’une infinie sincérité.

 

Un spectacle riche, d’une tendresse lucide et lumineuse… Comme l’écrivait Barbara dans une lettre aux Papotins : « Je suis éblouie par vos mots, par vos définitions des êtres et des choses. Vos mots sont comme des bulles de soleil, comme une fête. »

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