La vase

Théâtre des Abbesses

  • Date Du 8 au 18 janvier 2018
  • Conception, écriture et mise en scène Marguerite Bordat et Pierre Meunier
  • Avec Frédéric Kunze, Thomas Mardell, Pierre Meunier, Jeanne Mordoj, Muriel Valat
  • Son Géraldine Foucault, Thierry Madiot et Hans Kunze
  • Lumières Bruno Goubert
  • Chef vidangeur Florian Méneret
La vase

« On dirait qu’il y a quelque chose qui tente d’émerger » dit Thomas en se penchant sur la grosse cuve de boue au centre de la scène. Cette phrase pourrait à elle-seule résumer le spectacle La Vase de Marguerite Bordat et Pierre Meunier qui bouillonne d’idées. En effet, la pièce tente à la fois de faire réfléchir sur divers thèmes tels que l’altérité, l’instabilité ou la subjectivité, mais aussi de mettre en place un nouveau dispositif théâtral, jusqu’à faire surgir des monstres informes des profondeurs du liquide boueux.

 

Un dispositif théâtral original

Dès l’entrée dans la salle, le spectateur est immergé au sein d’un laboratoire scientifique. Un large rideau en plastique maculé de tâches grisâtres ou verdâtres encadre la scène et la bande son laisse entendre les claquements métalliques ou les bruits de pression typiques des lieux industriels. Au milieu de ce décor, cinq scientifiques travaillent à l’étude de cette matière « viscoélastique » qu’est la vase et procèdent à des tests étonnants et absurdes.

 

Ces travaux scientifiques provoquent à la fois le rire, de même que de beaux résultats plastiques. Ainsi, lorsque Jeanne, une des chercheurs, étale une flaque de boue qu’elle presse entre deux panneaux en plexiglas, se dessine alors une forme d’arborescence délicate, comme les fines rainures des feuilles d’arbre.

 

De même, un autre chercheur nous fait rire avec ses longs discours et ces tournures savantes qui sonnent comme une parodie. Pourtant, celui-ci évoque de vraies réflexions : qu’en est-il si une certitude est confrontée à l’instabilité ? Qu’en est-il lorsqu’un corps est confronté à un autre ? La fixité n’est-elle pas un principe sclérosé ?   La putréfaction n’est-elle pas indissociable du vivant ? A partir de cette matière informe, c’est donc tout un travail de réflexion qui lui, au contraire, prend forme.

 

Réflexion sur la matière et matière à réflexion

Le titre La Vase est d’abord à lire au sens littéral. Les acteurs se confrontent vraiment à cette matière molle et flasque qu’ils ne cessent de malaxer, toucher, étaler, projeter, s’y enfonçant de plus en plus tout au long de la pièce. Comme le dit Marguerite Bordat : « La vase est une matière très plastique, très picturale, elle se dépose partout. Elle a un fort pouvoir d’étalement, tant sur le plateau que sur les corps ». La boue devient alors un véritable partenaire de jeu et provoque chez le spectateur l’irrépressible envie d’y patauger à son tour, comme lorsqu’il sautait à pieds joints dans les flaques de gadoue pendant son enfance.

 

Mais ce jeu avec la texture et la matière entraine d’autres réflexions. A force de s’enfoncer dans la gadoue, les comédiens deviennent de plus en plus informes, nous invitant à réfléchir sur la nature même de l’identité, mais aussi de l’identité autre. Ainsi, en se barbouillant le visage d’argile, un des personnages se crée un masque noir qui le distancie de lui-même, le transforme et le rend étranger. De même, lors d’une scène apocalyptique où le laboratoire est progressivement inondé par la vase, Jeanne finit par se transformer en bête des marais. Revêtue d’une autre peau épaisse et boueuse, communiquant par des grognements, elle tient d’avantage du monstre que de l’humain.

 

Ainsi, Marguerite Bordat et Pierre Meunier façonnent notre imaginaire comme ils malaxent la boue et nous font bouillonner le cerveau à l’image de la grande cuve de la scène, tout en conservant un rythme et un humour entrainants. Si on peut regretter que la fin traine un peu en longueur, le pari est tout de même réussi.

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