It’s not for everyone

Le Monfort

  • Date 13 au 16 décembre
  • Création et interprétation Acrobat : Jo-Ann Lancaster & Simon Yates
  • Son Tim Barrass
  • Technique Ryan Taplin
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          La compagnie australienne Acrobat nous présente un spectacle dans lequel un homme et une femme se découvrent, découvrent l’envers du décor des clowneries. Nous retranchent dans notre vision du clownesque, dérangent et laissent certains spectateurs pensifs dans la salle.

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          Le décor de cirque est planté. Un chapiteau est figuré à l’aide de quatre guirlandes lumineuses aux couleurs de l’arc-en-ciel. Un technicien vient remettre en route les deux clowns arrêtés dans leur route tels des automates. Le caddie se cogne contre un mur, arrêté dans sa course. La Supermarket Lady de Duane Hanson n’est pas bien loin. Cette statue de cire renvoie à la société de consommation. La femme pousse un caddie rempli à ras bord. Au contraire, ici, la femme pousse un caddie totalement vide. C’en est d’autant plus absurde. La répétition est poussée jusqu’à devenir très sombre. Le mythe de Sisyphe est ainsi convoqué. Comme lui, les clowns seraient voués à répéter sans arrêt les mêmes numéros. Le classique tour de vélo est, en effet, montré. Les numéros d’équilibristes, les acrobaties de rigueurs ne sont plus à démontrer et ce numéro tourne un peu en rond.

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           La répétition est un objet de prédilection du comique. Charlie Chaplin, notamment, moque les gestes répétitifs du taylorisme dans Les temps modernes (1936). Pour suivre les machines, le corps humain doit se plier à la logique mécanique. Dans le Dictionnnaire du théâtre de Patrice Palvis, Etienne Decroux « le mime, prenant le contre-pied du psychologisme, neutralise le visage et, dans une moindre mesure, les mains, pour se concentrer sur les attitudes et sur le tronc ». Le visage humain, habituellement si expressif est totalement neutralisé. De cette manière, les mouvements du corps des clowns semblent indépendants et, en cela, ils semblent naître d’une impulsion mécanique.

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           Le comique de répétition est énormément exploité dans ce spectacle. Le manque d’entrain du chanteur et la monotonie de la mélodie sont moqués. De plus, il chante presque faux dans sa mollesse. La chanson d’amour tombe à plat quand elle interprétée par un chanteur blasé. La mélancolie du chanteur est l’objet de railleries. On tourne également en dérision l’assurance d’un homme faisant un discours. Cependant, son discours est fait de banalités. Le décalage entre le ton et le discours met sous nos yeux un autre ressort comique.

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           Sont explorées les acrobaties, la musique, les inventions plastiques. L’une d’elle est d’ailleurs très réussie. Le masque est pleinement utilisé en exhibant le personnage. Les deux comédiens portent chacun pour habits un grand carré en carton d’où leurs bras et jambes dépassent. Autour de leurs corps, sont écrits des stéréotypes telle que la force de l’homme, la minceur de la femme. Leurs mouvements sont tellement réduits que ç’en devient comique. Ils sont emprisonnés dans des stéréotypes tellement énormes qu’ils restreignent leurs mouvements. Ils ne peuvent même pas se tenir la main. L’homme ne peut que bouger les avants-bras. Ils ont des corps qui correspondent parfaitement aux corps de rêve, mais en tant qu’êtres de papiers, en deux dimensions, ils manquent de profondeur.

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           Les bruitages accentuent le côté comique des pantomimes. Le spectacle va en crescendo, du plus comique, classique vers le plus déroutant, le plus glauque. Le thermomètre à l'arrière du chapiteau lumineux le montre bien. Peut rire "almost everyone" (presque tout le monde) puis brutalement seulement "almost nobody" (presque personne). On ne sait plus à quel degré prendre les scènes s’acheminant peu à peu vers l’humour noir. Au début du spectacle, la musique est plutôt joyeuse, ronde, répétitive. Elle est tout à fait digne d’un cirque qui sera bientôt dénué pour laisser place à la noirceur. La lumière se fait de plus en plus crue. Les vêtements, les accessoires se raréfient. Les corps dénudés sont crûment éclairés par une lumière blanche frontale. Une chanson d'amour chantée par un homme est détournée. La parole de l’homme prend toute la puissance dans la pantomime. Ainsi, la femme est-elle traitée comme un objet lorsqu'elle est suspendue par une main, un pied, le cou, comme un vulgaire morceau de viande. Son corps est manipulé comme le serait une marionnette. Endormie, assommée ou morte, elle est totalement passive.

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           L’homme devient comme un animal. Cette régression se retrouve même jusqu’à l’apparence physique : les deux acteurs sont presque nus, sautillent dans la boue. Peut-être en souvenir de la terre originelle dans laquelle sont faits les hommes dans la Bible. Sur un tableau noir au fond du chapiteau, chaque personnage écrit une phrase en miroir l’une de l’autre. Dans le reflet, on voit apparaître en miroir "animal", et "anima" souffle de la vie. Cette animation disparaît sous nos yeux lorsqu’on voit dans les corps sur scènes des animaux morts ou qu'on torture.

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           Le spectacle est ponctué par certains motifs reviennent : les passages chantés, les discours. Ils se répètent et varient. Cependant, la répétition s’accompagne de variations, on s’achemine vers l’éveil du spectateur. Le ronflement liminaire tranquille a été perturbé par ce spectacle aux scènes tourmentées. On ne rit plus du clown puisqu’il se joue de nous. Il n’est plus si inoffensif et nous fait voir des horreurs par le biais de l’humour noir. Ici, le clown exhibe bien la dimension tragique qui se cache toujours derrière le comique.

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