L’odeur des arbres – Koffi Kwahulé

Editions Théâtrales

  • Date de publication : 2016
odeur des arbres

Koffi Kwahulé a publié ses premières pièces il y a maintenant 17 ans. Auteur largement joué et reconnu, il a gagné cette année le Grand Prix de littérature dramatique Artcena pour sa dernière pièce, L’Odeur des arbres. Lecture.

 

Un théâtre de la voix

On peut s’avérer surpris dès qu’on ouvre le livre. En effet, les noms des personnages ne sont pas précisés. Le texte jaillit d’une source anonyme, comme une voix unique et universelle, s’adressant à un TU encore inconnu : « Magnifique, le vol immobile des éperviers ! Regarde, ils se remettent à planer ». Cette adresse à la deuxième personne inclut peut-être le lecteur-spectateur qui se retrouve alors transporté dans le présent du discours et tourne la tête vers ce ciel imaginaire pour essayer de distinguer les éperviers.

 

Si l’absence de noms ou de didascalie cause d’abord des difficultés de lecture, on s’habitue bien vite à ce flou des voix, et on finit par saisir rapidement les situations d’énonciation et les différents personnages. On comprend que Shaïne, la sœur de Zein’ke et d’Ezgi est revenue à Loropéni, sa ville natale. Elle est revenue pour voir la maison et la tombe de son père, pour se recueillir sur le passé. Mais en croisant Na’aba, son ancien amant et bourgmestre de la ville, elle comprend que le passé a bien changé.

 

Une tragédie moderne

Le texte de Koffi Kwahulé nous parle de cette confrontation entre le passé et le présent, entre l’ancien et le moderne, et nous interroge sur le prix du progrès. En effet, le conseil du village veut construire une route pour amener le tourisme, le commerce et l’ouverture vers le monde. Mais la construction de cette route nécessite de faire des sacrifices, de tuer ce qui résiste, car le progrès ne s’arrête pas, il advient, comme un destin inévitable : « Le monde, lui, impitoyablement se fait ».

 

Pour autant, le crime fondateur est-il mauvais ? Si Zein’ke préconise au début de la pièce qu’« il faut se trouver des gentils et des méchants, sinon ça n’a aucun intérêt », la morale s’avère pourtant très ambiguë. Les personnages eux-mêmes sont complexes à saisir : le bourgmestre véreux a créé des salaires minimums pour tous, et l’héroïne vengeresse est aussi celle qui est partie conquérir le monde, abandonnant sa famille pour ne plus subir la misère et l’isolement de sa ville natale. Ezéchiel ou Ezgi, le batteur travesti aux deux prénoms et aux deux sexes, symbolise peut-être la dualité des personnages de la pièce.

 

Le changement ne se révèle pas bon ou mauvais, il fait partie d’un cycle qui tue ce qui est trop vieux, mais amène aussi la vie. Il est comme un ballon de rugby qui « te mène où bon lui semble », et rebondit dans tous les sens. Grâce à la route, « On ne meurt plus de faim ni de soif à Loropéni : plus personne ne marche pieds nus ; plus personne n’est nu ; plus personne n’est seul ». Grâce à M. Hsi Wang Yu, l’homme d’affaire chinois, le lac se remplira de « Tilapias, poissons-chats, féras, sandres, pirarucus, dorades, lamantins, hippopotames… reviendront et l’étourneau diaphane, et le loriquet à tête bleue, et le rouge-gorge, et la perruche à ailes d’or, et le cacatoès noir, et l’oiseau de paradis… ». Peut-on vraiment en vouloir à ceux qui promettent un tel futur ?

 

A l’image du propos, l’écriture est, elle aussi, traversée par des images contemporaines. Alors que le discours semble se situer dans un hors temps mythologique, et que l’histoire semble rappeler Antigone qui veut venger son frère, des références aux mails, aux SMS, aux Rolex ou aux chaussures Farrago ne cessent de nous rappeler que c’est aussi de notre époque que l’on parle. On peut par exemple citer cette belle image : « Ça ne se voit pas, mais à l’intérieur c’est plutôt les Tours Jumelles après le baiser des avions : dedans, tout s’affaisse peu à peu ».

 

Un texte poétique

Ainsi, c’est bien par images poétiques que le texte de Koffi Kwahulé progresse. S’il est bel et bien un texte de théâtre, il reste surtout un texte qui s’épanouit dans le langage, le rythme, et la musicalité, de ses longues tirades. On pourrait d’emblée s’arrêter au titre de la première scène avant de poursuivre l’analyse : « Le vol immobile des éperviers ». Derrière ces quelques mots pourtant si simples se produit déjà un effet d’oxymore : alors que le vol comporte des connotations de mouvement ou de rapidité, le mot « immobile » vient entraver cet élan pour créer une sorte d’atmosphère mystérieuse. D’ailleurs, ces oiseaux deviendront un motif récurrent du texte, parfois éperviers, parfois faucons, mais toujours rapaces, oiseaux de proie à la fois menaçants et protecteurs.

 

Tout au long du texte, on peut tomber aux hasards sur ces perles de langage, sur ce « filet de chant » qui nourrit la pièce. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que Koffi Kwahulé est un passionné de jazz, sensible au rythme, aussi bien qu’à la musique. Au hasard de la lecture, voici quelques citations qui montrent à quel point l’auteur s’intéresse aux mots : « Toutes ces années, mon cœur est resté l’écrin de nos mots » ou encore « Les mots ! Les mots ont été la pâte de mes souvenirs. Ton souvenir a grandi en moi tel un caïlcédrat de mots » ou enfin « Ma bouche est chargée de toutes les sèves de ce mot, mais je ne sais ce qui retient ma langue ».

 

C’est donc un vrai plaisir de lire L’Odeur des arbres de Koffi Kwahulé, tant pour la beauté du texte, que pour les questions qu’il nous pose, et le regard qu’il nous amène à porter sur notre propre société.

 

Retrouvez également l’entretien de Koffi Kwahulé par le Souffleur sur notre site !

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