Rencontre avec Koffi Kwahulé | Le Souffleur

Rencontre avec Koffi Kwahulé

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koffi_kwahuleAuteur de théâtre d’origine ivoirienne, Koffi Kwahulé a écrit de nombreuses pièces de théâtre, régulièrement mises en scène. Il est le lauréat 2017 du prix de littérature dramatique ARTCENA pour sa pièce L’Odeur des arbres. Retrouvez ici la critique de la pièce dans notre rubrique Théâtre(s) à Lire. Il compare volontiers son écriture poétique à la recherche de virtuosité que l’on retrouve dans le jazz. Rencontre.

 
Comment êtes-vous venu au théâtre et à l’écriture ?
« J’ai toujours voulu écrire. Avant même de savoir écrire, j’avais envie d’être écrivain. Je ne sais pas pourquoi, mais c’était comme ça. Je suis né et ai grandi en Côte d’Ivoire. Je pensais alors que pour écrire il fallait d’abord passer des diplômes avant de m’autoriser à être écrivain. Je suis rentré à l’école de théâtre en Côte d’Ivoire et ai commencé à écrire. Dès le départ, j’ai écrit du théâtre : en Côte d’Ivoire, la littérature est d’abord théâtrale. Historiquement, les premières fictions étaient du théâtre, le roman est venu après. Cela tombait donc sous le sens que j’écrive du théâtre. »

 

Votre théâtre laisse beaucoup de place à la prise de parole, par de longs monologues notamment. Est-ce que vous pensez à la mise en scène de vos pièces lorsque vous écrivez ?
« Lorsque j’ai écrit mes premières pièces, Bintou ou Cette vieille magie noire, j’ai aussi pensé à la mise en scène. Mais je me suis rendu compte que ce n’est pas tellement ça écrire du théâtre. J’avais l’impression d’écrire des spectacles. Et du coup, j’ai évacué la mise en scène. Je me concentre avant tout sur ma seule écriture. La seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir si les personnages que je crée procureront du plaisir aux comédiens qui auront à les jouer. »

 
Pensez-vous à faire une œuvre littéraire unique, composée de vos différents écrits, pièces de théâtre ou romans ?
« Non. Mes textes sont très différents. Mais je pense qu’il y a quelque chose qui les relie, mais ce quelque chose je n’ai pas à le déterminer, je sais que cela existe. Même lorsqu’on passe d’une comédie pure à un drame ou une tragédie, quelque chose doit les relier dans l’écriture. »

 
Des études universitaires ont été faites sur votre œuvre, les avez-vous lues ? Quel est le rapport d’un écrivain à une étude de son œuvre ?

« Je les lis. C’est le seul moment où j’apprends des choses sur moi. Ce n’est pas celui qui fait le rêve qui l’interprète le mieux. J’ai commencé à écrire mes premières pièces telles que Bintou ou Cette vieille magie noire à partir d’un plan, j’écrivais en suivant un canevas que j’avais établi. Je ne suis pas allé du jour au lendemain à l’expérience de l’écriture comme un vertige. A partir de Jaz j’ai laissé tomber cela, d’abord par paresse, je ne voulais plus suivre un plan pré-établi. Je voulais affirmer aussi quelque chose, une intuition : l’émotion du jazz. Cela implique de travailler comme les musiciens de jazz lorsqu’ils sont dans le free jazz le plus pur : aller très vite sans se poser de beaucoup de questions. Aller dans une espèce de trait et voir ce que cela pouvait donner. »

 

Qu’en est-il de L’Odeur des arbres ?                                                                                                                « Cette pièce est une commande, sans thème particulier. L’enjeu de la commande était que les quatre comédiens se sentent vraiment sur le plateau. On dit souvent que L’odeur des arbres a quelque chose d’Antigone, et c’est vrai. Je suis nourri par la mythologie grecque et d’autres mythologies, mais je ne me pose pas la question lorsque j’écris. Ce qui m’intéresse, c’est comment créer des télescopages entre des mythes anciens et notre contemporanéité. Dans L’Odeur des arbres le monde qui est convoqué n’est pas forcément le monde africain. C’est son côté universel qui m’intéresse dans la tragédie grecque. C’est quoi une tragédie contemporaine ? Les modes de réception ont changé. Je pense qu’on ne peut pas écrire la tragédie aujourd’hui comme on l’écrivait à l’époque de Sophocle ou de Racine. Il y a des signes reconnaissables dans la pièce qui appartiennent à la tragédie, mais il y a aussi de la trivialité, de la comédie, des moments ubuesques, burlesques… Je ne sais pas ce qu’est la tragédie aujourd’hui, mais je me pose la question à chaque fois que j’écris. »

 

Cette pièce parle du progrès et des sacrifices à faire pour y parvenir.

« Le progrès est devenu une fatalité. Comme tout dieu, cela a besoin de sang. A chaque progrès que l’on fait, on est obligés de créer un cimetière à côté. Le progrès est bon ou mauvais, mais je constate que cela nécessite toujours un cimetière. J’aurais pu prendre un puits de pétrole par exemple, mais dans la pièce il s’agit d’une route. Une route est une bonne chose, tout le monde est d’accord là-dessus. Mais pour que cette route existe, il faut un sacrifice. Tout progrès est comme ça. C’est la même chose pour le lac asséché. Ce que le promoteur chinois vient faire n’est pas une mauvaise chose, il vient mettre de l’eau pour que cela revive. Et pourtant, indirectement, ce lac va encore reposer sur un autre corps. Il enterre une part de nous-mêmes. Finalement, toute tragédie est une quête de liberté. On se rend compte que la liberté n’existe pas, mais ce qui est important, c’est cet élan. La tragédie est là pour constater l’impossibilité de la liberté. »

 

L’Odeur des arbres a été écrit en référence aux corps d’acteurs africains, ceux qui ont créé la pièce dans la mise en scène d’Isabelle Pousseur. La pièce devait être créée à Ouagadougou, mais pour des raisons de sécurité elle a finalement été créée à Bruxelles.

 

Entretien réalisé avec Célia Cristofoli

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