Solitudes

Théâtre 71 Scène Nationale Malakoff

  • Date Du 7 au 16 février 2012
  • Texte Marieluise Fleisser
  • Texte français et adaptation Marion Bernède et Yves Beaunesne
  • Mise en scène Yves Beaunesne
  • Avec Julien Barret Jean Boissery Thomas Condemine Frédéric Cuif Valentin de Carbonnières Fany Mary Océane Mozas Guillaume Rannou Laure-Lucile Simon et Olivier Werner
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Au Théâtre 71 de Malakoff, Yves Beaunesne propose une mise en scène de Pionniers à Ingolstadt, pièce célèbre de Mariluise Fleisser, une des muses de Bertolt Brecht. Dans cette pièce, la dramaturge dépeint la vie d’un bar et de ses habitués voyant arriver des soldats dans leur ville. S’en suivent désirs désabusés, quotidien de l’ennui et vies désen-chantées… qui tentent tant bien que mal de tenir dans la recherche d’un semblant d’amour. Par où commencer ? De quoi parle-t-on ? Un bar et ses patrons, serveuses, simili prostituées, et autres habitués voient arriver dans leur ville (la fameuse Ingolstadt), un régiment de soldats venus réparer un pont de bois. Ces fameux pionniers colonisent la bourgade et les foyers, et finissent par tripler la population locale. Chacun pour sa peau, chacun la sienne. La serveuse du bar n’échappe pas à la règle : Bertha s’entiche de Karl et ce dernier ne pense qu’à une chose, la « coloniser ». Bertha est aussi désirée par le fils de celui qui l’emploie : Fabian, grand enfant propre sur lui mais d’une technique d’approche digne d’une division blindée. Et puis il y a le reste du monde qui gravite autour du café, dans les rues de cette ville-passage, lieu d’errance et d’égarement : les jeunes filles en quête d’amusement, déglinguée ou mystérieuse, les soldats peu recommandables, et les patrons, commerçant et militaire qui ne voient rien, entendent tout, mais n’en font pas plus. Dans ce bar, seul et unique lieu du drame, ça parle, ça crie, ça repousse, ça grésille, ça grouille. En somme, un monde fermé sur lui-même, mais sans limite, qui préfère la soif du monde et l’appel de l’autre plutôt qu’une perte dans les belles formes et dans le conformisme.

 

Petit monde pour multiples histoires, mais vastes questions. D’abord, comment représenter ce monde ?
La scène est immense et nous présente avec réalisme un bar populaire d’un passé incertain, avec ses bancs, son flipper, ses grandes tables, sa batterie et son piano sur une estrade, son poêle sur lequel est nonchalamment posée une bouilloire rouge et au centre un immense espace vide… Une économie de plateau frôlant le cadavre exquis. Vous me direz, oui l’immensité du plateau et cet espace vide obnubilant peuvent être des éléments retranscrivant l’impossible communication ou l’amour inexistant entre ces personnages. D’accord, c’est un argument qui se tient, si la direction d’acteur joue le jeu de l’épure et de la distance nécessaire. Mais…

 

Le vide distancié devient une piste aux étoiles, un podium de défilé ou de palmarès récompensant l’acteur qui aura le plus mouillé la chemise pour montrer ses talents de tragédienne, de top model qui rit et qui gigote avec un accent indescriptible, de beaux gosses en uniformes bien trop masculins et massifs pour être susceptibles d’apporter une touche de crédulité dans l’histoire, et de jeune coincé à lunettes qui transforme l’espace en champ de peau de bananes. On ne doute pas une seule seconde de la capacité de jeu des comédiens, ils ont une énergie, des talents multiples, des présences corporelles qui peuvent être le terrain d’un travail bien précis et tout en finesse, pour incarner ces personnages haut en couleurs et sans concession. Mais non, on les voit tant bien que mal s’approprier un texte qui ne semble pas leur parler et qui donc ne parle pas au spectateur. A l’exception d’un personnage qui incarne jusqu’à un certain point dans le spectacle, cette mutité fascinante et une présence évanescente, détachée de tout : la fille en vert, Frieda. Elle aurait dû être modèle de construction de personnage, elle devient anecdotique et même, au comble d’une dramaturgie décidemment peu présente, comique dans la caricature.

 

Rien ne communique, dans la construction de ce spectacle. Ou presque. La musique, ici de Camille Rocailleux, qui semble être l’une des bases de l’énergie et du mouvement du texte, apparaît comme l’espace de jeu véritable. Et heureusement. Mais là aussi elle se montre puissante de manière fluctuante par la mise en scène proposée, entre chanson à la fenêtre, berceuse étrange pour téléphone qui nous montre que n’est pas Jacques Demy qui veut ; et grandes envolées collectives, ces dernières qui rassurent par leur force et les élans d’énergie qu’elles posent, et qui devraient être ceux de l’ensemble de la pièce. Un élément qui peut paraître bête, mais qui semble poser cette distance dans l’esprit spectateur vis-à-vis du spectacle, c’est l’absence de sur-titrage des chansons performées en allemand, qui laissent le public hors des rêveries et des célébrations des personnages.

 

C’est un grand moment de solitude. Solitude d’un texte qui aurait dû être au centre d’une mise en scène mais qui n’arrive pas à se faire entendre, à tel point qu’en l’absence de mise en valeur de sa dramaturgie, il nous apparaît presque inintéressant. Solitude des acteurs dans un espace immense sans construction, qui les force à jouer pour eux, en tant que comédien plutôt qu’en tant que personnage, frôlant par moment le cabotinage. Solitude du spectateur qui ne sait pas à quoi s’accrocher, qui ne se sent pas concerné ou trop agacé par un manque de finesse, et qui lâche l’affaire, avec l’amer sentiment d’être passé à côté de quelque chose.

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