« Je suis en même temps que vous »

Théâtre National de la Colline

  • Date Du 19 janvier au 18 février 2012
  • Texte Arnaud Michniak
  • Mise en scène et scénographie Aurélia Guillet
  • Avec Maud Hufnagel, Judith Morisseau, Laurent Papot, Hakim Romatif
DEJA LA

4 personnages en scène, 2 femmes et 2 hommes, un huis presque clos, un appartement épuré, boisé, fermé ou presque. Une soirée entre amis, entre bières, entre murs, entre soi. Une charge, une incompréhension, un départ. Une dispersion, un calme, une multitude. Un retour, un être, les autres.

Réalité bruyante.

Qui sont-ils ? Que disent-ils ? Contre quoi s’insurgent-ils ? Pourquoi se cherchent-ils, et cherchent-ils leurs propres limites ? Pourquoi comme ça, pourquoi aussi simplement ? Est-ce que ça me bouleverse ? Pourquoi ça ne me fait rien ?
Des questions se bousculent dans la tête du spectateur, qui est face à des personnages sur scène depuis son entrée dans la salle. Les surfaces réfléchissantes recouvrent les murs de bois de ce prétendu appartement, tout en étant modulables l’infini, ouverts puis refermés. L’espace s’ouvre, se cherche, laisse voir des mondes inaccessibles et reconnaissables à la fois. Et puis ces images, ce film en mouvement, bercé de parole. Et cet espace sonore, oppressant et incessant qui appuie ces incertitudes, ces crises. Le bruit devient musique, la musique se mêle au reste. Les gestes se succèdent, simples et pourtant porteurs d’une amplitude qui fait écho en le spectateur, sans que ce dernier ne puisse le nommer.
Une chose semble alors s’observer : c’est une réaction, un sentiment sur le monde qui est en train de se montrer et ainsi de s’exprimer. Mais que faire de cette crise, de cette révolte ?

Schéma essentiel.

Aurélia Guillet n’apporte pas de réponse radicale et définitive, mais y appose un geste poétique. Elle permet aux questionnements et à ce sentiment collectif et insaisissable du « comment se débrouiller avec le monde et avec la vie telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui », de prendre une forme plus intérieure, moins gratuitement révoltée… Et d’exprimer cet intérieur, cet intime sur scène.
L’intime est le lieu de l’instable et de l’incertitude, qui prennent vie dans les mots d’Arnaud Michniak et dans les corps des comédiens imprégnés d’une énergie incertaine, et donc d’une extrême justesse. La parole apparaît tout d’abord comme un geste donné en déséquilibre, à soi et au spectateur. Des corps et des mots en miroir, perchés sur des chaises à deux pieds, en chandelle contre les murs de cet appartement fantôme : des membres qui sèment la surdité, l’incapacité à communiquer, la friction d’un combat du personnage contre lui-même, et contre les autres. Des bulles se créent autour des personnages, qui dans leurs incertitudes en boucle, finissent par imploser, magnifiquement, comme cette femme dansant sous stroboscope et qui crée ce moment hors du temps et de l’espace, ce geste à soi et en soi. Les schémas corporels et dramaturgiques seront alors ceux d’un retour sur soi, qui mènera sans précipitation mais par nécessité, à l’autre. Les regards, les mouvements changent. Ils étaient boucles, deviennent allers et venues, donnant lieu et souffle à cette intense image finale : des corps s’avancent et reculent vers des micros, s’intervertissent, disent, se contredisent et parlent, encore et toujours.

Parole du tremblement.

Le texte d’Arnaud Michniak lié à la mise en scène d’Aurélia Guillet apparaît désarçonnant, surprenant, insaisissable. C’est une parole qui n’agit pas, elle dit par besoin de dire. Elle énonce des incertitudes qui sont loin d’être insignifiantes. Elle passe par l’évidence pour la rendre étrangère. C’est une parole qui se cherche, qui se perd, et par cela elle est une idée non définitive. Une parole qui essaie de dire qui nous sommes, plutôt que ce que nous voulons faire : une parole du flottement ou du tremblement, expression d’un être qui accepte dans sa fragilité, puisque cette dernière est aussi capable de créer sa singularité et sa force. Comme le dit Arnaud Michniak « Nous ne produisons pas de contenu, nous sommes le contenu. Nous sommes un contenu qui se génère. » Laisser les choses comme l’être, dans une suspension, dans leur incertitude… C’est déjà s’exprimer sur le réel. La parole individuelle, long monologue du « je » devenu chorale est alors force d’un « nous » bien vivant par sa présence.

Un spectacle minutieux et d’une grande humilité, qui oublie l’excès pour mieux se recentrer sur l’acte d’expression, sur un présent de l’être. Partir de soi, du réel présent, c’est se libérer. Tout est déjà là, face à nous. Un spectacle fin, à observer, comme son reflet dans un miroir. Et puis, réfléchir à ce qu’on a vu, être troublé, être touché… Sans pouvoir trouver le mot juste à cet état indistinct, et tant mieux. C’est peut-être ça, être vivant ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *