L’empire des lumières

MC93 - Bobigny

  • Date Du 5 au 10 décembre
  • Mise en scène Arthur Nauzyciel
  • D'après le roman de Kim Young-ha
  • Adaptation de Valérie Mréjen et Arthur Nauzyciel
  • Avec Ji Huyin-jun, Moon So-ri, Jung Seng-gil, Yang Dong-tak, Yang Savine Yang, Kim Han, Kim Joong-hoon, Lee Hong-jae
  • Scénographie Riccardo Hernandez
  • Lumières et design vidéo Ingi Bekk
  • Réalisation, image et montage vidéo Pierre-Alain Giraud
  • Son Xavier Jacquot
  • Costumes Gaspard Yurkievich
  • Maquillage et coiffure Baek Ji-young
Nauzyciel

Après avoir travaillé avec une troupe américaine sur la pièce Splendid’s de Jean Genet, jouée l’an dernier au théâtre de la Colline, Arthur Nauzyciel continue d’explorer la musicalité des langues étrangères. Il monte cette année un spectacle inspiré du célèbre roman L’Empire des Lumières de Kim Young-ha et interprété par des stars du cinéma coréen.

 

Lorsque le spectateur entre dans la salle, les comédiens sont déjà sur le plateau. L’un lit un livre, l’autre joue de la guitare pendant qu’une troisième fredonne un air mélancolique. Ils ont l’air de ne pas s’apercevoir de notre présence, comme s’ils étaient trop loin de nous, dans un autre pays peut-être. Puis soudain, un des comédiens prend la parole, nous recommandant de bien éteindre nos téléphones portables et nous indiquant les issues de secours. On a alors la vague impression de décoller pour Séoul.

 

En effet, Arthur Nauzyciel nous emmène bien en voyage pour la Corée, mais une Corée intime, à l’image de ce couple qui occupe le devant de la scène. Ainsi, pendant que Mari commence à nous parler de son passé d’étudiante, des scènes de la vie quotidienne qu’elle partage avec son époux sont projetées sur les deux grands écrans qui occupent le fond de la scène. Lui se brosse les dents, tandis qu’elle sort de la douche, les cheveux mouillés. Mais est-ce parce qu’on vit avec quelqu’un qu’on le connait si bien ?

 

Kim Kiyeong s’appelle en réalité Kim Seung-hun. Il n’est pas né en 1967, mais en 1963. C’est un espion dormant de la Corée du Nord depuis 20 ans, jusqu’au jour où il reçoit le célèbre haïku de Bashô :

 

« Au fond de la jarre

Sous la lune d’été

Une pieuvre rêve. »

 

Ce poème contient l’ordre de tout abandonner pour rentrer à Pyongyang. Mais comment rentrer dans un pays qui n’est plus le sien ? Comment redevenir celui qu’on a cessé d’être ? Comment arracher le masque qui est devenu une deuxième peau ? Au fond, l’Empire des lumières interroge cette grande question de l’identité.

 

Tout au long de la pièce, les personnages nous livrent leurs témoignages. Il n’y a peut-être qu’avec nous qu’ils sont honnêtes. Mari nous décrit ses fantasmes et ses rêves, Kiyeong nous raconte son enfance en Corée du Nord :

 

« À Pyongyang aussi, faire la queue faisait partie de la vie quotidienne. Il fallait attendre son tour pour la moindre virée en barque sur la rivière Daedong ou pour entrer au Palais central de la jeunesse. Mais il y en avait toujours pour resquiller. Les jeunes soldats ne s’en privaient pas, estimant que les dix ans de leur vie qu’ils allaient sacrifier à l’armée leur en donnaient le droit. Les membres du Parti considéraient que c’était leur privilège. Quant aux autres, leur excuse était qu’ils connaissaient quelqu’un dans la file. Aussi, plus les files s’allongeaient, plus la tension augmentait »

 

Les autres personnages aussi nous livrent leurs souvenirs d’enfance, leur façon de vivre la séparation des deux Corées. L’un voulait fuir vers le Sud, l’autre ne s’en rendait pas vraiment compte, un autre encore regardait des dessins animés qui représentaient les communistes comme des loups sanguinaires. Les films qui passent derrière les acteurs rendent leurs propos plus réels, plus concrets, plus historiques. Ils nous emmènent dans le passé de la Corée ou bien à Séoul, où les acteurs rejouent l’histoire qu’ils nous racontent sur scène. Comme si nous avions besoin de plusieurs points de vue pour démêler le vrai du faux, pour voir ce que chacun se cache, mais aussi pour mieux découvrir ce pays d’Asie que nous connaissons finalement si peu.

 

On se laisse donc bercer par la poésie de la langue coréenne, la mélancolie de la pièce et les images qui nous emmènent si loin de Paris. Arthur Nauzyciel garde une mise en scène finalement assez sobre pour mieux laisser la place aux grands acteurs coréens qui nous font face, et leur laisser nous raconter un bout de leur histoire.

 

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