Ivresses

Théâtre de la Tempête

  • Date Représentations du 17 novembre au 17 décembre 2017 salle Copi du mardi au samedi 20 h 30 dimanche 16 h 30
  • Auteur Falk Richter
  • Texte français Anne Monfort (L’Arche éditeur)
  • Metteur en scène Jean-Claude Fall
  • Avec Roxane Borgna, Jean-Marie Deboffe, Jean-Claude Fall, Isabelle Fürst, Paul-Frédéric Manolis, Nolwenn Peterschmitt, Laurent Rojol, Alex Selmane
  • Directeur technique Jean-Marie Deboffe
  • Création Vidéo Laurent Rojol
Capture d’écran 2017-12-06 à 13.20.50

Pour parler d’Ivresses, Jean Claude Fall a choisi la sobriété. Les comédiens entrent sur scène en éparpillant des feuilles blanches et tissent des fils dans ce chantier théâtral qu’est la salle Copi du théâtre de la Tempête. Plongé dans l’ambiance work-in-progress d’un spectacle en devenir, ces feuilles blanches semblent figurer le texte qu’il reste encore à écrire… ou les centaines de photocopies du stagiaire en dramaturgie baigné dans ses problèmes existentiels. Si l’écriture de Falk Richter était animale, elle serait scorpion : incisive, vraie, acérée et qui touche au vif du problème. Tous ses personnages nous apparaissent en état d’ivresse : l’excitation euphorique provoquée par un sentiment, le sentiment que tout est “triste, solitaire et merdique”. Aliénés par cette société néo-libérale et égoïste, les personnages sont condamnés à une “solitude insécurisante” et une “torture de l’individu”.

Pourquoi placer, comme on place en bourse, tant d’investissement dans une relation à l’autre, si elle n’est pas rentable. C’est la question que ressasse ces individus en recherche d’une relation stable qui « résiste aux crises » dans un monde où « l’amour s’effondre aussi vite que le cours de la livre ». Notre image sociale est une entreprise à entretenir dans tous ce marché des réseaux sociaux : “L’amour est un travail putain de dur !” exprime l’un des personnages. Cela vous fait peur ? Cela vous fait rire nerveusement ? Pourtant, c’est bien notre monde que nous décrit Falk Richter : un marché mondialisé d’où l’on souhaite se détacher dans une volonté de revenir à la source, retrouver « ses rêves de foi, de passions, de promesses impossibles ». Nous n’avons d’autres choix que de prendre ses congés dans un lieu de cure, des espaces programmés pour vider toutes ses « merdes accumulés » en soi.

« Sincèrement j’attends avec impatience le jour où tout ça va s’effondrer, et où quelque chose de nouveau apparaîtra et on regardera le passé sans comprendre comment on pouvait vivre ainsi, ça, cette vie-là, d’aujourd’hui, ça n’aura plus de sens pour nous tous, on regardera le passé en pensant : comment on pouvait vivre comme ça, ça n’a pas de sens, pourquoi on agissait ainsi, aucun homme normal n’agirait ainsi, et on dira tout simplement : ben oui, c’était comme ça à l’époque. Ils faisaient tous ça et… c’était comme ça à l’époque, c’est tout.» Ivresse

Le travail et la vie privée sont désormais tant entrelacés qu’on arrive plus à distinguer l’un de l’autre. Par exemple, lorsque le metteur en scène imaginé dans la pièce désire passer du bon temps, il est affligé de ne trouver dans ses contacts téléphoniques que des collègues de boulot. Beaucoup de scènes portent ainsi le thème de la marchandisation de l’être humain, un produit consommable comme un autre et parfois réparable. En effet, on va voir le psychiatre comme au service après vente, si l’on est insatisfait de sa relation : « Si j’ai une relation, c’est pour qu’on lise dans mes yeux » et l’idée du couple est forcément utilitaire : « elle doit me donner tout ce que je n’ai pas moi-même ». L’homme devient machine, il évolue derrière des films plastiques comme avant déballage, ou apparait à l’autre par vidéo-projections via des réseaux sociaux comme Skype, FaceBook ou Snapchat.

D’une écriture osée et sans langue de bois, Falk Richter délie avec justesse les mécanismes de la crise, (qui est en réalité l’état normal du système, un état d’urgence permanent), et nous démontre avec cohérence l’influence du néo-libéralisme sur notre vie quotidienne : le paradoxe de cette société si connectée qui nous mène à l’isolement. En symbiose avec les nouvelles technologies par ses captations et projections lives via smartphones, ce spectacle est un théâtre des plus underground. A notre ivresse de la consommation, du travail et de la Bourse, Falk Richter en appelle à un ressaisissement, à une autre ivresse, à la réinvention, hors modèle, des liens collectifs, des relations privées et d’un rapport apaisé à soi-même.

Sincèrement notre coup de coeur, merci à Jean-Claude Fall, à toute son équipe de brillants comédien/nes, à l’auteur Falk Richter, ainsi qu’au théâtre de la Tempête.

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