Agathe et la chose commune

Théâtre de Belleville

  • Date du 29 novembre au 10 décembre 2017
  • Compagnie Et rien d'autre
  • Texte et mise en scène Gaëtan Gauvain
  • Avec Sylvie Artel, Marine Benech, Laurence Devilleger, Apolline Martinelli, Paul Menage, Sébastien Portier, Léa Rivière et Jonathan Salmon
  • Régie lumière Laurent Labarrère
  • Régie son, vidéo et plateau Colin Bernard
  • Administration Manon Ménage
  • Communication Lucie Rota
agathe

Agathe et la chose commune, spectacle porté par la compagnie Et rien d’autre, a été créé à l’occasion du Prix 2017 du théâtre 13, récompensant de jeunes metteurs en scènes. Ici, c’est Gaëtan Gauvain qui occupe le poste ainsi que celui d’auteur, et le spectacle avait alors remporté la « mention spéciale du concours ». L’auteur met en scène Agathe, vieille dame en déliquescence, dont on suit la fin de parcours au sein de sa famille. Agathe tient encore à une chose, très fervemment, et toute la famille y contribue : avec son défunt mari, elle a instauré une « sécurité sociale interne » à domicile, admirant et ayant elle-même travaillé pour la sécu. Tout le monde cotise ! L’arrivée d’un nouveau petit-ami au sein du cocon familial sera peut-être le signe de la mise en péril du régime commun, ou au contraire l’espoir pour lui de triompher et de compter un nouvel adhérent…

 

Toute la question est justement de savoir si le système communautaire mis en place survivra à Agathe comme il a survécu à son mari. Et c’est bien ici que le projet du spectacle touche à l’universel, tissant un lien étroit entre famille et société à travers le prisme du principe institutionnel – que les deux partagent évidemment, l’institution étant un organisme régulateur et coercitif dont l’existence dépasse la seule vie de ses instigateurs initiaux…Partant, il s’agit dans le spectacle de mesurer, comparer, conjuguer l’institution sociale à l’aune de l’institution familiale. Et loin du topos béat du « ô nous, frères humains » – dont je ne nie cependant pas le charme – on montre que dans cet agglomérat d’amitiés et d’inimités, de connaissances et d’inconnus, de véritables moitiés d’un tout et de personnes absolument étrangères l’une à l’autre, l’intérêt partagé par ces idiosyncrasies trop souvent irréconciliables réside paradoxalement dans l’œuvre collective. C’est le joug politique – de la société jusqu’à la famille -, l’injonction du « faire corps », qui prévaut et réussit à tous ! La compagnie Et rien d’autre pousse le vice jusqu’à appliquer ces principes sur scène. Le corps ou familial ou social devient aussi théâtral.

 

Car Agathe ou la chose commune est une partition résolument collective, où chacun a son bout de gras à défendre. Tous coexistent et font exister les autres, pas de place aux solistes ou aux vedettes ; même Agathe, bien qu’au centre névralgique de l’histoire, ne tire pas la couverture. Gaëtan Gauvain préfère les scènes de tutti et une juste répartition du texte, et les acteurs le lui permettent. Et c’est cette volonté collective qui va contaminer jusqu’aux temporalités que la scène convoque ! C’est ainsi que se frictionnent – dans la même perspective communautaire – le passé et le présent, le réel et les souvenirs d’Agathe, le réel et les hallucinations d’Agathe (?). Ces dernières marquent quelques jolis moments de drôlerie et de rythme soutenu, où des scènes étranges (notamment la métaphore filée des très « grégaires » flamands roses) surgissent progressivement, par capillarité pour envahir le réel. L’emploi du masque pour figurer les anciens adhérents à la sécurité sociale participe aussi d’une esthétique qui, finalement, non pas refuse de choisir, mais redistribue les tâches en fonction de tel ou tel critère situationnel. Toute forme de stylisation est ponctuelle, et correspond à une étape particulière de la fable. On peut aussi louer le travail opéré par Gaëtan Gauvain sur les transitions entre les divers tableaux, très dynamisantes et exploitant d’une façon parfois enfantine (qui parle, dit beaucoup, dans le schématisme) le peu d’éléments de décor à disposition. On peut y retrouver cette joie ludique – et franchement irrésistible – dont avait fait preuve Thomas Quillardet dans son Où les cœurs s’éprennent d’après Rohmer.

 

Agathe et la chose commune est une petite sucrerie théâtrale. Imparfaite bien sûr – on aurait préféré que le mari d’Agathe soit interprété par un acteur du même âge qu’elle, et que certains mouvements de groupe révèlent moins, par excès d’application peut-être, la mécanique de la mise en scène, les « tops sons » pour tel ou tel mouvement en quelque sorte (« cacher l’art par l’art » disait Rameau). Mais c’est surtout un spectacle sur le mode utopique, qui se débarrasse de la raideur parfois autoritaire du genre pour privilégier la douceur et l’humilité du rêve.

 

Voici un lien vers la bande-annonce du spectacle :  http://https://vimeo.com/241649479

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