Fauves

Théâtre de la Cité Internationale

  • Date Du 26 au 31 janvier 2012
  • Conception, scénographie et direction Michel Schweizer
  • Textes Bruce Bégout, Vincent Labaume, Michel Schweizer, Elsa Boyaval, Pierre Carpentey, Clément Chébli, Aurélien Collewet
  • Avec Robin Barde, Elsa Boyaval, Pierre Carpentey, Clément Chebli, Aurélien Collewet, Pauline Corvellec, Zahra Hadi, Lucie Juaneda, Elisa Miffurc, Davy Monteiro, Gianfranco Poddighe, Michel Schweizer
Fauves-Clément-Chebli-@-©-Frédéric-Desmesure

Rentrez dans l’arène !

 

Dans une salle aux allures assez scolaires se trouvent des tables, des tableaux blancs et un espace central dans lequel peut se poser le maître, celui qui possède cette fonction suprême de nous apprendre. On observe alors des éléments qui viennent déstructurer ce lieu que l’on pensait avoir identifié : des micros posés sur des tables, une platine de DJ, un deuxième écran, un pouf, des caisses, un ampli, une guitare, un casque au très long fil qui descend des cintres, et ces deux horloges synchronisées par un technicien qui ne tarderont pas à se dérégler… comme tout ce qu’on pouvait penser avoir vu, reconnu, expérimenté dans les cadres théâtraux. Redistribuons les rôles.

 

Faire son entrée.

 

Qui sont les acteurs de cette « pièce » ? Ils sont parmi nous, et descendent sur scène, posent leur manteau, leur sac, leur portable et se placent face à nous. 10 jeunes hommes et femmes, au regard franc viennent à la rencontre du public encore sous la lumière, par la seule force de leur posture silencieuse. Ils sont là, en groupe et pourtant bien distincts, aux visages souriants, observateurs.

Puis entrent ensuite, les deux hommes matures, 50 ans passés. Chacun à leur tour ils vont se présenter, seul, à l’aide d’un curriculum détournée projeté sur l’écran à notre gauche, sous les notes grésillantes de chansons bien passées. L’un sera le chef d’orchestre de la parole, qui n’est autre que Michel Schweizer ; l’autre sera le DJ musical, Giafranco Poddighe, aux goûts plus que douteux et à la répartie impromptue. Deux âges, deux corps, deux moyens d’expression. L’un justifié par sa propre présence et son aspect collectif, l’autre par l’écriture et la musique des autres et la liste sommaire des choses faites et acquises dans une vie. Et puis tous, se croisent, et entrent ensemble sur scène.

 

Ouvrir et résonner.

 

Il ne s’agit pas d’un spectacle d’opposition, entre le public dans la salle et l’action qui se déroule sur scène, entre un imaginaire théâtral et une réalité hors du théâtre, entre la jeunesse et la maturité… C’est un moment d’observation, d’échanges de regards sur le temps qui passe, sur les questions de responsabilité, d’expérience, de peur et de désirs. Les échanges sont verbaux, entre les jeunes, entre les « générations », voire avec le public, mais pas seulement. Pour faire de cet objet un sujet théâtral, ce spectacle joue alors en permanence avec la structure de la comédie musicale, faite de passages ancrés dans une certaine réalité et de bulles d’expressions autres. La lumière joue alors ici une place de choix, puisqu’elle dessine les passages d’envolée propre à l’expression jeune et indomptable que proposent la danse, le chant, la musique, la parole, le combat, en plongeant le public dans le noir tout en modulant l’éclairage porté sur les jeunes fauves. Mais rien n’est stable. Les discussions se mêlent à une danse passagère, une chanson a cappella (donnant lieu à des reprises d’une puissance incroyable) croise une dispute, un cri se mêle à la foule qui danse.

Rien n’est posé, mais tout est construit dans le flou de l’improvisation et dans la précision de la note ou du mouvement qui constitue la virtuosité presque magique de ce spectacle. Ce dernier apparaît alors comme un métronome, à la fois calqué sur un rythme précis qui pourrait être celui du temps qui passe, mais qui cultive également tout ce flottement permanent entre l’écrit et l’improvisation, entre le réel et l’expression artistique qui sont alors infiniment liés. Le réel nourrit alors l’art, et l’art devient expression autre du réel pour mieux le faire résonner, mieux le comprendre.

 

Ton, rejeton.

 

D’une richesse formelle incroyable, d’une justesse de jeu et de ton, ce spectacle rend compte d’un regard fin et attentif aux forces de l’humain et d’une conscience des pouvoirs d’expression individuelle et collective de la jeunesse d’aujourd’hui. Le spectacle part dans tous les sens, implose avec grandeur et humilité. La forme hybride du spectacle donne alors une tonalité singulière à tout ceci, en dépassant la simpliste et sympathique rêverie du jeune en proie à ces hormones et autres limites à frôler pour devenir adulte. Des phrases ironiques proches d’un marketing politique, des citations d’hommes d’Etat et un cinglant humour contemporain côtoient un lyrisme mesuré éminemment expressif grâce aux talents de chacun. Par sa justesse inouïe et puissante grâce à la richesse des formes utilisées, ce spectacle est un portrait de la jeunesse, construit par les jeunes et leurs aînés. C’est une expérience du vivre ensemble qu’ils ont expérimentée lors de la préparation du spectacle, et qu’ils retranscrivent sur le plateau.

C’est un plaisir de jouer, de regarder, d’interroger l’autre dans toute son humanité vivante, que ce soit pour le spectateur comme pour l’acteur qui, comme dans toute relation à autrui prend un risque. Ce spectacle pose cette question ô combien ardue mais tellement importante : Que sommes-nous capables de construire ensemble ? Michel Schweizer et ses comédiens y répondent avec force et finesse, « envie » et « énergie », engagement et mesure, par l’envergure de cet événement vivant qu’est le théâtre.

 

« J’ai l’impression là tout de suite, que ça va devenir super théâtral. » Il lâche son micro, et sous le son de la guitare et du chant de sa camarade face à lui, se met à danser. L’inconnu comme possibilité théâtrale, l’autre comme progrès du réel et de l’art… Vivre un moment de théâtre, sortir des sentiers battus, ouvrir la réflexion sur le monde tel qu’il est et sur les années à venir. Magistral.

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