El Otro

Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine

  • Date 15 novembre 2017
  • Teatro Niño Proletario
  • Inspiré de L'Infarctus de l'âme de Paz Errázuriz et Diamela Eltit
  • Mise en scène Luis Guenel Soto
  • Avec Daniel Antivilo, Luz Jiménez, Ángel Lattus, Millaray Lobos, Francisca Márquez, José Soza, Rodrigo Velásquez
  • Assistant à la mise en scène Francisco Medina
  • Décors et costumes Catalina Devia
  • Lumières Ricardo Romero
  • Composition musicale Jaime Muñoz
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Des corps balbutiants se touchent, se heurtent, se caressent ou s’entrechoquent. Se situant aux frontières de la performance, de l’expression corporelle et du théatre, la pièce du Teatro Niño Proletario est une ode à l’amour et à la folie de l’être. Le metteur en scène Luis Guenel signe une création puissante.

 

La troupe a travaillé à partir du livre L’infarctus de l’âme de Paz Errazuriz et de Diamela Eltit, une plongée photographique dans l’univers d’un hôpital psychiatrique au Chili. Les comédiens jouent des « fous ». Si ces derniers ont été représentés à plusieurs reprises, ne sont-ce pas les artistes les plus capables de parler des marginaux dans notre société ? Nous pensons aux 12 jours de Raymond Depardon et à A peine ombre de Nazim Djémaï sur la clinique de La Borde. Deux films qui explorent les troubles mentaux dans des documentaires qui font preuve d’une empathie hors du commun.

 

Au départ de El Otro, une vieille dame semble jouer avec une pelote de laine. Elle tisse un fil. Les personnages ne se voient pas. Plutôt, ils se dérobent sans cesse dans un ballet amoureux impossible, des plus vertigineux. Nous percevons la poésie expressionniste du corps. Ce travail s’apparente parfois à Café Muller de Pina Bausch. La pièce de danse crée en 1978 un choc esthétique dans sa mise en avant de la relation humaine brisée. El Otro (de l’espagnol « l’autre ») raconte ainsi l’histoire de cet alter ego invisible qui navigue à vue dans son for intérieur et qui se heurte à un univers hostile à l’extérieur.

En jouant la folie, c’est également l’aliénation d’une société entière que le spectacle raconte avec subtilité. Le corps, ce théâtre des maux, devient ici un vecteur inconscient qui communique frustrations, désirs et passions. Les comédiens sont quant à eux exceptionnels. Nous citerons notamment l’incroyable Millaray Lobos, le magnifique Daniel Antivilo ou encore José Soza qui jouent parfaitement dans leurs corps une forme d’autisme. Leur présence scénique apparaît très juste, ainsi que celle des autres acteurs, pendant tout la représentation.

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Leurs difformités physiques rappellent le travail de la photographe Diane Arbus qui capturaient dans ses images des figures de l’horreur à visage humain, ces monstres modernes. Tel ce comédien (Rodrigo Velasquez) qui joue le « nain » et tire la langue. Il rit, s’affole et revient. Certains tableaux s’amusent de ces différences. Les monologues intérieurs de ces personnages, impossibles à verbaliser si ce n’est de manière frontale, sans passer par la parole, sont retranscrits en voix off. Certaines scènes sont toutes aussi angoissantes qu’oniriques notamment lorsque deux jeunes femmes se retrouvent nues sous une douche. Tandis qu’elles se lavent, la musique et les lumières en clair-obscur les subliment dans un étonnant moment de grâce.

 

C’est une scène d’harmonie autour d’une table qui devient un acte magique. Une vieille dame est affublée d’une couronne. Dans quel royaume sommes-nous ? On s’étonne car chacun semble trouver une place apaisée. Puis la table se renverse. La folie reprend le dessus et pour finir, un sur-titre affiche : « je est un autre ». La signature d’Arthur Rimbaud atteint chacun, fou ou non, dans la difficulté à se reconnaître et à se vivre en dehors de soi.

 

Le Teatro Niño Proletario inscrit son travail dans la lignée des maîtres de la marginalité – d’Antonin Artaud à Augusto Boal. Luis Guinel et ses comédiens racontent avec finesse la beauté charnelle des relations humaines dans une forme d’étrangeté bienvenue. La troupe chilienne est sans nul doute à suivre. Nous nous réjouissons de la tournée européenne du collectif, qui donne au public l’occasion de découvrir un théâtre fort, comme une réponse artistique unique à la radicalité de notre époque.

Le spectacle est à voir dans le cadre du Festival d’Automne à l’Espace Pierre Cardin (Théatre de la Ville) du 29 novembre au 9 décembre et au Théatre Jean-Arp à Clamart le 13 décembre.

Pour en savoir plus sur le Teatro Niño Proletario (site en espagnol) : www.teatroninoproletario.cl

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